VENISE Aux grandes eaux, les grands remèdes
23 avril 2026
23 avril 2026
Rehausser les iles, ceinturer la ville, la relocaliser, fermer la lagune … Dans une étude publiée jeudi, des experts du réchauffement climatique passent en revue les quatre projets susceptibles de sauver la cite des Doges de la submersion à venir.
Venise est aux villes ce que l’ours blanc est aux animaux : un symbole du réchauffement climatique. Une figure charismatique et fascinante, frappée de plein fouet par la hausse des températures terrestres, la fonte des glaces et la montée des eaux, et qui est désormais menacée dans sa survie.
Les hautes marées (ou acqua Alta comme on dit la-bas) qui inondent régulièrement Venise en hiver deviennent de plus en plus fréquentes depuis 150 ans, et ce n’est que le début. D’ici 2100, les scénarios climatiques optimistes (avec une baisse des émissions de CO2) projettent une hausse du niveau de 42 centimètres, tandis qu’un scénario pessimiste (avec des émissions toujours en hausse) le monterait à 81 centimètres. De quoi inonder 15 à 70 % du centre-ville quotidiennement quand les marées sont à leur maximum, si aucune protection n’est mise en place.
Des barrières mobiles protègent déjà Venise lors des marées exceptionnelles. Mais d’autres chantiers d’envergure doivent être imaginés et mis en branle dès aujourd’hui, alerte une équipe internationale de chercheurs. Ils proposent, dans un article publié jeudi dans la revue Scientific Reports, quatre stratégies pour tenter de protéger Venise à long terme, chaque choix ayant ses conséquences économiques, écologiques ou sociales. A l’heure actuelle, Venise ne dispose que d’un système de digues mobiles installées aux trois embouchures de sa lagune : c’est le système «Mosen
(pour Modulo Sperimentale Elettromeccanico), activé quand la hauteur de la mer dépasse 110 centimètres. Les digues jaune poussin, larges de 18 à 30 mètres et posées au fond de la lagune, basculent alors sur leurs charnières pour se lever et faire barrage au passage de l’eau. La lagune est protégée des courants qui menaceraient de noyer la ville.
Pleinement opérationnel depuis 2022, le système a prouvé son efficacité immédiate en cas de grosse marée. Mais «il va probablement montrer ses limites au cours de ce siècle», estiment les chercheurs, parce que le niveau de la mer va continuer de monter et que #les politiques actuelles de réduction des gaz à effet de serre sont insuffisantes» L’étude estime que «le nombre de jours annuels ou il faut l’activer va augmenter, et cela aura des impacts sérieux sur l’ecosysteme de la lagune» : plus on ferme les digues mobiles et moins l’eau circule, avec des effets negatifs sur la sedimentation, les prés sales … Quinze experts (italiens, allemand, francais, hollandais, grec) ont ainsi planche sur le sujet pour tout remettre à plat, menes par Piero Lionello, chercheur en sciences environnementales a l’Universite du Salento a Lecce, dans le sud de l’Italie.
«Piero Lionello travaille sur tout ce qui est lie aux risques cotiers a cause de l’élévation du niveau de la mer, et ca fait longtemps qu’il étudie le cas emblématique de Venise», explique Goneri Le Cozannet. Coauteur de l’etude, cet ingenieur au Bureau de recherches géologiques et minieres.
l’élévation du niveau de la mer, et ça fait longtemps qu’il étudie le cas emblématique de Venise», explique Gonéri Le Cozannet. Coauteur de l’étude, cet ingénieur au Bureau de recherches géologiques et minières détaille le casting et la genèse des travaux : «Lionello avait fait un résumé de deux pages sur Venise dans le rapport du Giec en 2022, avec Marjolijn Haasnoot et moi, qui sommes spécialisés en adaptation climatique. Par la suite, il est allé chercher des spécialistes de Venise, de la biodiversité, des géegraphes, des ingénieurs côtiers, des économistes, des sociologues, du côté des sciences de la décision. Le but est de réfléchir aux options qui sont envisageables. Puis de defricher lesquelles sont acceptables, lesquelles ne le sont pas, etc.»
Pour penser dès aujourd’hui à l’après, les quinze experts proposent aux autorités publiques d’adopter des scénarios de protection de Venise à long terme : «Les interventions de grande ampleur, comme la construction de barrières permanentes, des digues en anneau ou des renforcements structurels majeurs nécessitent trente à cinquante ans pour étre mis en place, donc la fenêtre efficace pour initier une transition vers des stratégies alternatives approche. [ … ] Une bonne planification sera essentielle pour s’assurer que la nouvelle stratégie devienne opérationnelle avant que l’actuelle n’atteigne ses limites,»
La première idee permettrait de gagner quelques annees de tranquillite en rehaussant Venise et ses iles adjacentes habitees (Giudecca, Murano, Burano, Mazzorbo et Torcello). En injectant de l’eau de mer dans les aquiferes salins sous la lagune, entre 600 et 1 000 metres de profondeur, les iles au centre de la lagune devraient gagner 30 centimetres d’altitude en l’espace de dix ans, voire 50 si on gonfle les nappes plus profondement encore.
C’est un projet que caresse depuis des decennies Pietro Teatini, coauteur de l’tude et professeur en hydrologie et ingenierie hydraulique a l’universite de Padoue, pres de Venise. Voir la cite des Doges se noyer est une source de frustration constante pour lui : «On va devoir commencer à faire quelque chose tres bientot», soutenait-il l’an dernier deja sur CNN.
Reprenant une idee à l’origine emise par Giuseppe Gambolati, son vieux professeur desormais a la retraite, Teatini a examine en profondeur le projet
Avec 300 à 400 millions d’euros pour réaliser ces injections, comme chiffré par l’étude de Scientific Reports, on pourrait continuer avec les barrières amovibles du systeme Mose jusqu’a ce que la mer ait monte de 1,25 mètre.
Pour des solutions plus durables à mettre en place d’ici 2100, les scientifiques envisagent un projet de «digue annulaire» – c’est-à-dire «des digues qui isoleraient le centre de la ville du reste de la lagune qui, elle, resterait connectée à la merw, C’est la solution la plus sympa pour l’environnement : elle permettrait de laisser tomber Mose sans interrompre les flux et les échanges sous-marins. Mais, point négatif, la digue gâcherait les vues romantiques de la ville, en érigeant un mur d’enceinte dans l’eau. Les experts estiment que cette solution «altère le paysage traditionnel et affaiblit la connexion physique et culturelle entre la cité et sa lagune», Et cela aurait un impact non négligeable sur le tourisme. Les chercheurs ont calculé que la digue pourrait encaisser une montée du niveau de la mer entre 2 et 6 mètres, pour un coût estimé entre 500 millions et 4,5 milliards d’euros, selon la longueur et la hauteur du mur. Et il faudrait complètement revoir le système de transport public et commercial, et deménager le port.
La construction de barrages permanents au niveau des embouchures permettrait d’empecher toute entree d’eau de mer … et transformerait de fait la lagune en un grand lac, comme celui d’IJssel aux Pays-Bas, forme artificiellement en 1932 pour proteger les terres des inondations. La ville sera protegee, et le paysage ne changera pas. Mais l’ecosystème sera profondement bouleverse, avec une eau salee se transformant progressivement en eau douce et «des pertes d’especes vivantes inevitables». Cout estime : 540 millions d’euros.
Mais pour etre efficace plus longtemps, il faudra aussi surelever les îles qui ferment la lagune, comme le Lido (4,8 milliards) et les digues qui séparent la lagune des polders dans les terres (jusqu’a 20 milliards). Et il faudrait surveiller de pres la qualite de l’eau dans le futur lac. Les chercheurs pensent que cette solution offrirait une protection contre une hausse des eaux de 2 a 10 metres … Voire plus si on remplace ces digues par des «super remblais, une structure 30 fois plus large que haute, comme c’est envisage dans les quartiers les plus bas de Tokyo et pour un cout excedant 30 milliards d’euros.
Plus tard encore, quand la mer aura monte de 4 a 10 metres – apres l’an 2300 -, il faudra bien se resoudre a arreter de construire des barrages toujours plus haut et envisager une decision radicale : demenager. La dernière solution detaillee par l’equipe d’experts est celle de la «relocalisation planifiee> : «demonter les batiments et les reconstruire a un nouvel emplacement plus eleve». Les monuments historiques seraient reconstruits a l’identique. Les habitats privés, les bureaux et les batiments commerciaux, pas forcement. « Les vestiges inondes se deterioreraient progressivement et pourraient être visites pendant une période limitée en bateau (et en sous- marin)», indiquent les scientifiques. C’est difficile à imaginer, à chiffrer, à anticiper, car c’est inédit. On ne peut qu’extrapoler à partir d’expériences passees, explique l’etude scientifique : «Cette operation complexe et sans precedent (deja appliquee a une moindre echelle, par exemple pour les temples d’Abou Simbel en Egypte) n’empêcherait pas la perte du patrimoine culturel, historique et architectural de la ville d’origine. La transposition à plus grande echelle d’anciens projets de ce type suggère un cout entre 1 et 10 milliards d’euros, mais ce montant pourrait être multiplié par dix dans le cas de Venise.» Et s’il faut indemniser les habitants expropriés, il faudra prévoir une enveloppe supplementaire de 5 à 6,5 milliards d’euros.
« Cette etude n’est pas une simple analyse coûts-benefices, soulignent ses auteurs. Ce ne serait ni faisable ni approprie, etant donne la nature irremplaçable de l’héritage culturel de Venise, et toutes les dimensions qui ne peuvent pas être exprimées en valeur monétaire (ou alors ce serait très discutable).» Il faut prendre en compte la sécurité mais aussi le bien-être des populations, la prospérité économique, la préservation du patrimoine, des traditions et de la culture régionales notamment liés à la vie dans la lagune.
Aucun des quatre scenarios n’est ideal, et ils ne sont pas exclusifs les uns des autres : on pourra mettre en place plusieurs solutions sur le temps long … pourvu qu’on commence à préparer l’après très rapidement. «Le fait qu’il y a un problème avec l’élévation du niveau de la mer est bien pris au sérieux – la preuve avec cette barrière Mose qui a été un investissement de 5 milliards d’euros, constate Gonéri Le Cozannet. Mais ce qui est moins bien compris, c’est la durée au-delà de laquelle Mose ne va plus fonctionner, ou poser de tels problèmes dans le lagon et les écosystèmes qu’il faudra changer de stratégie.» Convaincu que les décisionnaires prennent le sujet climatique au sérieux, l’ingénieur déplore toutefois un déficit d’anticipation, une incapacité à se projeter plus loin que le bout de notre nez qui devient problématique. «Il manque une vision stratégique de long terme. Il faut tout simplement que les décisionnaires réalisent que la hausse du niveau de la mer va se poursuivre pendant tout le siècle … Ce n’est pas qu’à Venise, mais partout», souligne le chercheur, pointant la difficulté des pouvoirs publics à voir au- delà de 2100. «Nos travaux sont souvent mal compris, à cause des échelles de temps qui sont très différentes de celles auxquelles on est habitués. Mais il faut se demander « quand je lance un projet d’adaptation, ca nous engage pour combien de temps ? » Alors on se rend compte que c’est pour très, très longtemps,»
Le Cozannet se veut malgré tout optimiste : «ll y a un moment où des gens réfléchiront très sérieusement aux scénarios qu’on a mis sur la table. Ou peut-être à d’autres idées, mais on a quand meme fait un tour assez large de ce qui est faisable. De toute facon, a la fin, il n’y a que deux options pour Venise : soit on recule, soit on protège,»