Une Union pour la Méditerranée plus forte, pour une Méditerranée plus forte

 

On dit qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. L’univers est en perpétuel mouvement : c’est le sentiment qui m’habite lorsque je repense à ces années passées à la tête de l’Union pour la Méditerranée, une organisation dont la pertinence me semble aujourd’hui plus grande que jamais. Elle n’a plus grand-chose à voir avec celle que j’ai rejointe en tant que secrétaire général il y a huit ans. La région a changé, l’organisation a évolué, et je la quitte en étant son défenseur le plus convaincu. J’aime à voir ces années comme une traversée encore en cours, vers un horizon qui reste à atteindre, après avoir navigué dans les eaux agitées des conflits, des crises et des bouleversements mondiaux.

Il y a une histoire forte à raconter : celle de la consolidation de nos capacités et de la mobilisation d’un réseau toujours plus large de partenaires, de donateurs et de parties prenantes. Nous avons co-produit des rapports de référence sur des sujets allant du changement climatique à l’intégration économique, et créé de la valeur à travers des initiatives telles que les programmes de bourses de l’UpM, le Pavillon méditerranéen à la COP ou les Capitales méditerranéennes de la culture et du dialogue. Dans le cadre du Partenariat bleu pour la Méditerranée, nous avons contribué à mobiliser plus d’un milliard d’euros en faveur de projets d’économie bleue durable. Avec le tout premier Mécanisme intergouvernemental de suivi sur le genre, nous avons par ailleurs créé un outil permettant de mesurer les progrès et d’orienter les politiques en matière d’égalité à l’échelle régionale.

En parallèle, nous avons modernisé le secrétariat de l’UpM pour le rendre plus agile, davantage tourné vers l’impact, et mieux armé pour répondre aux besoins changeants de la région. Il y a là de quoi se réjouir, grâce notamment à l’engagement sans faille de nos équipes qui, conjugué à notre capacité de rassemblement, demeure notre premier atout. Mais bien davantage aurait pu être accompli. Ce sentiment mitigé est le fruit de huit années de travail intense, face à des perceptions, des préjugés et des pratiques qui ont entravé l’expression de notre plein potentiel et, par ricochet, de celui de la région tout entière.

Au-delà de la nature des conflits dans notre région, qui a pris une dimension catastrophique inédite avec la guerre à Gaza, d’autres pressions s’accumulent. Le changement climatique, les inégalités économiques croissantes et les discriminations persistantes qui frappent de manière disproportionnée les femmes, les jeunes et les communautés rurales constituent autant de défis transfrontaliers auxquels nous devons collectivement faire face. Les réponses à courte vue, centrées sur la seule sécurité sans s’attaquer aux causes profondes des problèmes, ne produiront jamais de résultats durables. Pourtant, malgré la nécessité d’une intégration régionale plus profonde comme condition préalable à la paix, à la stabilité et à la prospérité, on observe une préférence croissante pour l’immédiateté des agendas nationaux, au détriment du bien commun régional sur le long terme.

Au cours des trente années écoulées depuis le lancement du Processus de Barcelone, la coopération au développement n’a pas réussi à s’affranchir des réflexes bilatéraux qui persistent à cantonner les partenaires du Sud dans un rôle de bénéficiaires plutôt que de co-architectes d’un avenir partagé. Malgré l’évidence d’une intégration plus profonde, une myopie stratégique continue de gouverner nos choix. Elle entretient une division artificielle entre ceux que l’on juge utiles comme partenaires et ceux que l’on relègue en marge, comme si la réalité la plus élémentaire de la géographie était négociable. Or les voisins ne se choisissent pas. Dans un monde qui bascule vers le chaos, nous ne pouvons nous permettre des réponses fragmentées alors qu’une vaste population continue de subir les conséquences de notre manque de préparation collective à l’échelle régionale.

Nous savons que notre capacité à relever les défis à venir dépendra en grande partie de notre volonté d’agir ensemble à l’échelle régionale. Et pourtant, le manque d’engagement politique reste flagrant chez nombre de nos États membres. Ces pays privilégient le bilatéralisme au multilatéralisme pour de multiples raisons, parmi lesquelles la perception d’une réglementation européenne toujours plus contraignante et d’une sur-ingénierie des instruments de coopération au développement. À un moment où les mandats ministériels successifs et les évolutions régionales appellent à un engagement plus profond et plus large, l’UpM se trouve constamment freinée par l’insuffisance de ses ressources et par l’incertitude budgétaire qui en découle : un simple regard sur le budget annuel de l’organisation révèle un déséquilibre préoccupant entre les engagements affichés et le soutien effectif consenti par les États membres.

Je pars avec une conviction et une question que j’invite chacun à méditer. L’Union pour la Méditerranée est le seul outil réellement à même de bâtir une région capable d’agir comme un bloc cohérent, à l’heure où des mutations mondiales irréversibles sont déjà à l’œuvre. Les États membres sont-ils vraiment déterminés à porter cette vision et à y investir ?
En attendant, l’Union pour la Méditerranée continuera à obtenir des résultats et à incarner ce qu’un engagement sincère signifie concrètement, en pleine conscience de l’ampleur et de la complexité croissantes de crises qu’aucun pays euro-méditerranéen ne peut affronter seul.

Source : hespress