Tarik Hamane Directeur général de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (Onee) « Le dessalement permettra de couvrir 63 % des besoins du Maroc en eau potable »

 

Développement du renouvelable, extension du réseau… D’ici à 2030, l’office public, en pleine mutation vers le statut de société anonyme, entend investir près de 20 milliards d’euros pour accompagner la « forte dynamique socio-économique du royaume ».

Moins de six mois après avoir signé un méga-deal de 12 milliards d’euros avec le géant émirati Taqa Morocco, Nareva et le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (Onee) s’allie à l’Agence marocaine pour l’énergie durable (Masen) et à l’État pour installer une capacité de 5 gigawatts d’électricité verte d’ici à 2030. Pierre angulaire du secteur énergétique du royaume, l’établissement dirigé par Tarik Hamane, ancien patron de Masen, multiplie les projets d’envergure en vue de doter le Maroc d’une réelle souveraineté énergétique. « Nous allons vivre une accélération sans précédent dans l’histoire du secteur », se félicite l’ex-directeur général des filiales en Afrique du Nord du français Total Eren.

Déficitaire depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine (un déficit cumulé de 46 milliards de dirhams en trois ans, soit 4,3 milliards d’euros), l’institution doit se réformer pour pouvoir porter ces ambitions. Sa transformation en société anonyme en est le prélude. Ainsi le Conseil de la concurrence recommande-t-il dans son rapport annuel une « refonte en profondeur du modèle existant fondée sur une vision à long terme, de vingt à quarante ans, pour rendre le marché plus efficace ». Rencontré en marge de l’édition 2025 de l’Africa Financial Summit (Afis*), qui s’est tenu les 3 et 4 novembre à Casablanca, Tarik Hamane nous détaille sa stratégie et les grandes lignes de la réforme à l’œuvre.

Jeune Afrique : Vous avez été nommé à la tête de l’Onee en juin 2024 dans un contexte peu favorable, marqué notamment par la volatilité des prix des combustibles et une situation de stress hydrique devenue structurelle. Comment l’établissement public fait-il face à ces défis ?

Tarik Hamane : Nous sommes à un moment charnière dans tous les secteurs de l’énergie, en particulier celui de l’électricité, au Maroc comme à l’échelle mondiale. La flambée des prix des matières premières (gaz, charbon, pétrole) déclenchée par la guerre en Ukraine est pour l’Onee un des sujets principaux qu’il convient de traiter.

La crise de 2007 avait déjà poussé le Maroc à se tourner vers les énergies renouvelables, conformément aux orientations du roi, qui avait fixé l’objectif de 42 % de renouvelable dans le mix électrique – un objectif porté depuis à 52 %. La situation nous pousse à redoubler d’efforts pour asseoir une véritable souveraineté énergétique en produisant le maximum d’énergies renouvelables.

La décarbonation est aussi au cœur de notre politique. Nous avons l’ambition d’étendre et de mettre à niveau le réseau afin qu’il puisse absorber un maximum de ces énergies renouvelables.

Le plan prévoit plus de 15 000 MW additionnels, dont plus de 12 400 en énergies renouvelables et en stockage.

La transformation de l’Onee en société anonyme est une réforme fondamentale. Comment ce chantier avance-t-il ?

Nous devons être à la hauteur des défis du royaume en matière d’énergie et d’eau, et il est essentiel que l’Office dispose d’une organisation plus agile, d’une gouvernance modernisée et d’outils adaptés. C’est tout le sens du processus en cours: faire évoluer l’Onee d’un établissement public vers une société anonyme structurée, transparente et tournée vers l’efficacité opérationnelle. Cette transformation est menée en étroite concertation avec l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État ainsi que les départements ministériels compétents.

Les premiers chantiers avancent : modernisation de la gouvernance, séparation comptable des activités, pilotage renforcé des projets stratégiques liés aux énergies renouvelables, au stockage et au réseau de transport, ainsi que l’intégration progressive des systèmes eau-énergie. L’ambition est claire : concilier sécurité d’approvisionnement, maîtrise tarifaire, transition énergétique et équité d’accès aux services essentiels.

L’Onee prévoit 177 milliards de dirhams dans l’électricité, où il est question d’environ 15 000 MW additionnels – contre 12 000 actuellement. N’est-ce pas trop ambitieux ?

Ce plan anticipe la forte dynamique socio-économique du Maroc et les projets structurants qui l’accompagnent, qu’il s’agisse des stations de dessalement de grande taille ou des nouveaux écosystèmes industriels comme les gigafactories.

Ces besoins énergétiques imposent une évolution rapide du système électrique, avec des capacités pilotables et une flexibilité renforcée permettant de garantir la stabilité du système. Le gaz naturel est retenu comme combustible de transition, tandis que le système de stockage – systèmes de batteries Bess et stations de transfert d’énergie par pompage (Step) – jouera un rôle central pour soutenir l’intégration massive des énergies renouvelables. À l’horizon 2030, le plan prévoit en effet plus de 15 000 MW additionnels, dont plus de 12400 en énergies renouvelables et en stockage, pour un investissement global de 100 milliards de dirhams. À cela s’ajoutent de nouvelles capacités thermiques au gaz naturel qui dépassent les 3 000 MW.

Qu’en est-il du financement de ces nouveaux projets ?

Le secteur privé contribuera à près de 80 % de l’investissement total. Ce choix traduit une volonté claire: accélérer le déploiement des projets grâce à des partenariats public-privé (PPP) structurants. La stratégie est également fondée sur une structuration financière innovante et diversifiée : recours coordonné au marché bancaire, aux marchés des capitaux et aux partenaires internationaux. Des projets emblématiques illustrent cette approche, comme la centrale à gaz Al Wahda (4,2 milliards de dirhams) avec un montage inédit au Maroc combinant 20 % de fonds propres, 48 % de fonds de dettes spécialisés – Flexenergy et Nord Energy – et 32 % apportés par un consortium bancaire : Attijariwafa Bank et Bank of Africa. C’est aussi le cas du système de stockage par batteries avec 2,1 milliards de dirhams pour l’EPC (Engineering, Procurement, Construction) financés via le marché des capitaux en fonds de dettes.

Dans le secteur de l’eau, l’Office prévoit un programme d’un budget de 43 milliards de dirhams à l’horizon 2030. Que contient-il et comment sera-t-il financé ?

Le PPP assure 21 milliards de dirhams à ce plan, qui permettra de mobiliser un débit supplémentaire d’environ 3 millions de m3 par jour, dont 80 % par le dessalement de l’eau de mer. La capacité de production du dessalement dépassera 1,3 milliard de m3 par an à l’horizon 2030 et permettra de couvrir 63 % des besoins nationaux en eau potable – contre 9 % actuellement.

Le secteur privé jouera un rôle essentiel dans le financement, la réalisation et l’exploitation de cinq stations de dessalement de grande envergure sur les neuf planifiées, qui représentent environ 50 % du montant du plan. Plus grand projet du genre en Afrique, la station de dessalement de Casablanca – dont la mise en service est prévue pour le début de 2027 – ambitionne de produire 300 millions de m3 par an, alimentée à 100 % en énergie propre.

Le chiffre d’affaires de l’Onee est en hausse de 3 % (42,5 milliards de dirhams), mais l’Office reste déficitaire et exposé à la volatilité des cours des combustibles, sans marge de manœuvre sur les prix de l’électricité, qui sont réglementés. Quel regard portez-vous sur cette situation ?

C’est une question qui résume toute la problématique du secteur au Maroc. Je tiens à préciser que l’Onee assure un service public avec des résultats exceptionnels notamment en termes d’électrification, avec plus de 99,9 % dans le monde rural et un accès à l’eau potable sur tout le territoire (plus de 98 %). Pour continuer d’assurer sa mission aux meilleurs standards, l’Onee doit se structurer. C’est le sens de la réforme énoncée.

Source : Jeunes Afrique