Surpêche et effondrement des océans : une enquête en BD
7 mars 2025
7 mars 2025
L’océan, longtemps considéré comme doté de ressources inépuisables, montre aujourd’hui des signes alarmants d’épuisement. Une enquête réalisée sous forme de bande dessinée, « On a mangé la mer » de Maxime de Lisle et Olivier Martin, dresse un constat accablant. Son message est clair : l’humanité, dont la survie dépend de la bonne santé des océans, se trouve à un point de bascule.
L’évolution des techniques de pêche a radicalement transformé le rapport de l’Homme à la mer. Si la pêche traditionnelle permettait le renouvellement du nombre des poissons, l’industrialisation du secteur a bouleversé tous les équilibres. Les chalutiers modernes, équipés de technologies sophistiquées comme les sonars, peuvent désormais traquer les bancs de poissons avec une efficacité redoutable et pêcher à des profondeurs jusqu’alors inaccessibles. Leurs pratiques ultra agressives sur les écosystèmes y détruisent parfois toute la vie locale et suscitent par ailleurs un gaspillage insensé.
La bande dessinée « On a mangé la mer » de Maxime de Lisle et Olivier Martin s’ouvre sur l’affaire du Margiris, survenue au large de La Rochelle durant l’hiver 2022, qui illustre parfaitement cette démesure. Ce « navire-usine », alors banni dans plusieurs pays mais opérant légalement dans les eaux françaises sous pavillon letton, fut démasqué par l’ONG Sea Shepherd qui découvrit dans son sillage un banc de 100 000 merlans bleus morts. Les filets du bateau, mesurant 600 mètres de long sur 200 de large, lui permettaient de capturer jusqu’à 250 tonnes de poissons par jour – l’équivalent de la pêche annuelle de cinq chalutiers traditionnels. Les causes du relâchage en mer de ces poissons comestibles restent irrésolues…
Les chiffres donnés par les auteurs de la BD, glanés auprès de différentes sources (personnalités du monde scientifique, ONG) se révèlent alarmants : en un siècle, le volume mondial des pêches a décuplé, dépassant largement la capacité de renouvellement des océans. Dans certaines zones, les stocks de poissons ont été divisés par cinquante, et les mers bordant les côtes françaises ont perdu 80% de leur population marine. Cette surexploitation s’accompagne de pratiques particulièrement destructrices et parfois illégales, à l’image du « high grading », qui consiste à rejeter à la mer les poissons de moindre valeur pour maximiser les capacités de stockage du bateau, et donc les profits.
Les auteurs rappellent à quel point l’importance des océans dans l’équilibre planétaire ne peut être sous-estimée. Leur rôle de régulateur du climat est souvent oublié, or ils fournissent 50% de l’oxygène atmosphérique et absorbent 90% de l’excès de chaleur généré par les activités humaines. Leur déstabilisation aurait donc des conséquences catastrophiques à l’échelle globale.
La surpêche n’est qu’une des nombreuses menaces qui pèsent sur les océans. Le dérèglement climatique entraîne une acidification des eaux (avec pour conséquence la destruction des coraux), tandis que les diverses pollutions (chimique, plastique, sonore) détériorent les écosystèmes marins. De nouvelles techniques particulièrement destructrices, comme la pêche électrique ou le raclage des fonds marins (ou chalutage profond), aggravent encore la situation, anéantissant parfois des écosystèmes entiers au nom du profit.
Sur les côtes, l’aquaculture intensive, parfois présentée comme une solution, pose aussi de sérieux problèmes environnementaux. L’exemple des élevages de saumons en est un exemple particulièrement frappant : leurs déjections concentrées détruisent la vie marine dans les zones environnantes, faisant disparaître jusqu’aux populations d’oiseaux, qui se nourrissent de poisson. Au Chili, ces installations sont également pointées du doigt pour leur utilisation massive d’antibiotiques, dont les conséquences sur la santé restent incontrôlées.
Les impacts de la surpêche dépassent largement le cadre environnemental. Les auteurs démontrent ainsi que l’épuisement des ressources halieutiques en Afrique, largement dû à la pêche industrielle étrangère, contribue aux flux migratoires vers l’Europe en privant les pêcheurs traditionnels de leurs moyens de subsistance.
Malgré l’urgence de la situation, les réponses politiques restent insuffisantes, voire contraires au bon sens. En France, bien que le secteur de la pêche ne représente que 0,1% du PIB, les décisions politiques empêchent au nom des intérêts économiques du pays l’adoption de mesures de protection, depuis des décennies. Les auteurs rappellent par exemple, alors que le Parlement européen avait voté en 2022 l’interdiction des pratiques de pêche les plus destructrices, que le gouvernement français s’y était opposé.
Face à cette situation critique, des solutions existent. La création d’aires marines protégées montre des résultats encourageants : ces zones démontrent que la vie marine peut se régénérer rapidement, en quelques années seulement. Cependant, il reste crucial de leur assurer une protection effective alors qu’aujourd’hui 60% d’entre elles sont chalutées illégalement.
Au niveau individuel, privilégier la consommation de poissons issus d’une pêche locale et durable s’impose. La mobilisation citoyenne peut également faire reculer des projets industriels néfastes, comme l’illustre l’abandon en 2021 d’un projet émirati de ferme-usine de saumons à Boulogne-sur-Mer grâce à la protestation des habitants.
Alors que 2025 a été décrétée « année de la mer » en France, l’urgence d’une action globale et ambitieuse n’a jamais été aussi pressante. La préservation des océans nécessite une prise de conscience collective et des mesures concrètes à la hauteur des enjeux, dont ne dépend rien de moins que la survie de l’Humanité.