Quand les poissons souffrent en silence
12 février 2026
12 février 2026
On pensait jusqu’aux années 2000 que les poissons ne ressentaient pas la douleur. Cette croyance a longtemps justifié des pratiques d’élevage ou de pêche qui aujourd’hui sont de plus en plus considérées comme inacceptables.
« Les poissons passent leur temps à remettre en cause tout ce qu’on savait sur les capacités cognitives des animaux » s’amuse Sébastien Moro. On a découvert que les poissons peuvent utiliser des outils et pour certaines tâches mentales ils sont meilleurs que les chimpanzés »
On parle des poissons comme on parle de marchandises inertes. Combien de fois a-t-on lu ou entendu parler des « ressources » en poissons, ou du « stock » de morue ? Un vocabulaire économique encore présent dans toutes les discussions.
Du côté des poissons sauvages, un article paru dans la revue scientifique Animal Welfare a estimé, à partir des tonnages de capture fournis par la FAO (excluant la pêche illégale et les prises accidentelles), que 1100 à 2000 milliards d’individus sont pêchés chaque année. Soit cinq à dix fois plus qu’il n’y a d’étoiles dans notre galaxie.
Plus de 30 millions de poissons sont détenus dans les foyers français (Baromètre FACCO-ODOXA 2024-2025). Les moins chanceux tournent en rond dans un aquarium « boule » – une souffrance psychologique perpétuelle – et tous sont considérés comme des marchandises, souvent comme des objets déco.
Plus de 70 études publiées dans des revues scientifiques internationales montrent que les poissons ressentent et réagissent à la douleur, pointe la chercheuse Lynne Sneddon, qui a été la première à prouver l’existence de nocicepteurs (un récepteur de la douleur) chez les poissons.
« Avant 2002, il avait été affirmé que les poissons ne pouvaient pas ressentir la douleur car on n’avait pas confirmé chez eux la présence de nocicepteurs. Mais en 2002 et en 2003, on identifia pour la première fois des nocicepteurs chez la truite arc-en-ciel, particulièrement nombreux au niveau des lèvres. Il fut par la suite démontré chez les carpes, les poissons rouges, les truites et les saumons, que les stimuli potentiellement douloureux engendraient une activité dans des zones du cerveau différentes de l’activité observée en réaction à des stimuli non douloureux. » raconte Sébastien Moro.
L’injection de venin d’abeille ou de vinaigre dans les lèvres chez les truites et les poissons zèbre provoque des réactions de stress comme la sécrétion de cortisol et l’augmentation du rythme de la respiration). Les poissons évitent alors de manger pendant plusieurs heures et vont jusqu’à se frotter les lèvres contre le substrat ou les vitres de l’aquarium. Or, ces réactions sont minimes voire inexistantes lorsque les poissons sont traités par injection de liquide physiologique indolore plutôt qu’avec des substances agressives, et elles sont réduites lorsqu’ils reçoivent des analgésiques.
Et d’une manière « étonnamment similaire » à celle des autres mammifères, selon une étude publiée par Lynne Sneddon fin 2023.
« Lorsqu’ils sont soumis à un événement potentiellement douloureux, les poissons présentent des changements de comportement indésirables, tels qu’une suspension de l’alimentation et une activité réduite, qui sont évités lorsqu’un analgésique leur est administré », a déclaré le Dr Sneddon. « Lorsque les lèvres du poisson reçoivent un stimulus douloureux, ils frottent la bouche contre le côté de l’aquarium, un peu comme nous nous frottons l’orteil lorsque nous le cognons. Si nous acceptons que les poissons ressentent de la douleur, cela a des implications importantes sur la façon dont nous les traitons. Des précautions doivent être prises lors de la manipulation des poissons pour éviter d’endommager leur peau sensible et ils doivent être capturés et tués sans cruauté. »
Cette abondance de preuves n’a eu, pour le moment, qu’un effet limité sur la manière dont nous les traitons.
En 2021, à l’initiative de l’association PAZ, une trentaine de personnalités, associations et universitaires, lancent un appel dans Reporterre pour l’interdiction de la pêche au vif.
« Il est temps que la loi française aille vers une interdiction plus explicite de la pêche au vif (puisque l’interdiction des sévices aux animaux dans le Code pénal n’a jamais été appliquée contre elle), en cohérence avec les dernières découvertes scientifiques et la sensibilité du public face aux violences envers les animaux. Soulignons que cette pêche n’est pas une pratique rurale : elle est nettement plus pratiquée par les pêcheurs de l’agglomération parisienne que par ceux des communes rurales. Les récents engagements des villes de Paris et de la métropole de Grenoble montrent que le mouvement est en marche. »
Cette technique est relativement courante du côté des rivières, où de petits poissons vivants sont utilisés pour attraper les carnassiers comme le brochet, ou en mer avec de petits crabes pour ferrer les dorades, par exemple.
Une pêche cruelle pour Amandine Sanvisens : « Les poissons et les crabes sont des animaux doués de sensibilité. Il y a un consensus scientifique qu’ils ressentent la douleur« , souligne la cofondatrice de l’organisation. « On leur transperce le dos ou la bouche avec un hameçon alors qu’ils sont toujours conscients. C’est une véritable torture« , poursuit-elle.
Le but est d’Amandine Sanvisens et de son association est d’obtenir une réforme de la pêche de loisir en France :
Mais également d’interdire l’empoissonnement dans le but de pêcher : D’après les calculs effectués par PAZ pour la France, plus de 5 millions de truites sont élevées chaque année pour « empoissonner » des lacs et des rivières utilisés pour la pêche de loisir. Ce chiffre est largement sous-estimé et ne prend pas en compte les autres espèces qui subissent le même sort, comme les poissons carnassiers tels que les brochets ou les sandres.