Pollution marine : « Réduire la production de plastique est bien plus efficace que de chercher à nettoyer les océans »
11 septembre 2026
11 septembre 2026
Différentes initiatives ont vu le jour pour retirer les déchets plastiques qui souillent les océans. Le financement de certaines d’entre elles est aussi, pour des acteurs du secteur pétrochimique, une façon de faire oublier leur participation à cette pollution, alors qu’ils s’opposent à la création d’un instrument international juridiquement contraignant, souligne, dans une tribune au « Monde », le consultant Pierre-Maël Deffontaines.
lors que l’été touche à sa fin, un même constat s’impose à celles et ceux qui ont choisi le bord de mer pour leurs vacances : trop de déchets jonchent encore nos plages. Emballages, cotons-tiges ou encore mégots de cigarette, les déchets plastiques constituent l’essentiel de cette pollution qui souille nos littoraux. Cette pollution visible n’est cependant que la partie émergée de l’iceberg : l’essentiel se déverse de manière bien plus massive et bien moins visible, au large.
A l’échelle mondiale, les chiffres donnent le tournis : selon le service de recherche du Parlement européen, la quantité totale de plastique présente dans les océans dépasse aujourd’hui les 150 millions de tonnes. Les dégâts causés par cette pollution sont multiples : le plastique présent dans les océans affecte d’abord la biodiversité marine par des phénomènes d’ingestion, d’enchevêtrement et d’exposition aux produits toxiques. Cette pollution menace également la santé humaine par le biais de la chaîne alimentaire et affecte d’importants secteurs économiques tels que la pêche, l’aquaculture ou encore le tourisme littoral.
Face à ce fléau, les promesses des porteurs de solutions technologiques sont alléchantes. Entre un drone de surface « conçu pour éliminer efficacement les déchets flottants » (RanMarine, Pays-Bas), une poubelle flottante qui « élimine les déchets marins » (Seabin, Australie), ou encore le « développement et [le] déploiement à grande échelle de technologies visant à débarrasser les océans du plastique » (The Ocean Cleanup, Pays-Bas), il y a de quoi se réjouir.
Ces discours marketing finement élaborés peinent néanmoins à masquer l’incapacité structurelle de ces dispositifs à résoudre le fléau de la pollution plastique en mer à l’échelle globale.
Rappelons quelques ordres de grandeur : une étude publiée en 2023 dans la revue scientifique Nature fait état d’un total de déchets plastiques rejetés en mer d’environ 500 000 tonnes par an, un chiffre plus optimiste que ceux généralement avancés. En comparaison, sur l’année 2025, l’initiative The Ocean Cleanup a réalisé sa meilleure année, en retirant environ 25 000 tonnes de déchets plastiques des océans et des rivières combinés. La poubelle flottante Seabin, quant à elle, se montre capable de récupérer jusqu’à 1,4 tonne de déchets par an.
Ces quelques exemples illustrent avec force une réalité décourageante : si ces dispositifs peuvent éventuellement avoir un intérêt local, pédagogique ou expérimental, la quantité de plastique rejetée dans les océans est bien trop importante pour que ces efforts répondent au problème de manière systémique.
Cela s’explique en grande partie par la typologie des déchets plastiques : l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer estime que 90 % des plastiques en mer sont des microplastiques, c’est-à-dire des particules d’une taille comprise entre 5 millimètres et 1 micromètre [soit 0,001 millimètre]. Or, plus les particules de plastique sont petites, plus il est difficile de les localiser et donc de les collecter. De plus, du fait du dépôt de micro-organismes sur leur surface, la majorité des déchets et des particules de plastique finit par couler. Ces initiatives de nettoyage sont donc d’une portée limitée puisqu’elles ne parviennent à récupérer que les plastiques flottants : selon les estimations de Melanie Bergmann, biologiste marine à l’Institut Alfred-Wegener, cela ne représente que 1 % de l’ensemble des plastiques présents dans les océans.
Ce scepticisme à l’égard des technologies de dépollution marine doit se doubler d’une grande prudence quant aux bons sentiments de certains mécènes aux ambitions faussement philanthropiques. Sans mettre en cause l’ensemble des solutions de dépollution dont certaines opèrent de manière indépendante, il convient tout de même de noter que le financement, par des entreprises pétrochimiques telles que Shell, ExxonMobil ou Dow Chemical, de projets visant à lutter contre la pollution plastique, comme ceux portés par l’organisation non gouvernementale Alliance to End Plastic Waste, sous-tend une stratégie politique manifeste.
En affichant une action positive, ces entreprises font passer au second plan leur propre responsabilité dans la production massive de plastique (qui dépasse de loin les volumes collectés des initiatives qu’elles financent), s’offrant ainsi une caution morale qui légitime le maintien du système de production actuel.
Ainsi, face au constat de l’impasse technique des initiatives de dépollution, il est urgent de concentrer les efforts sur la réponse systémique la plus déterminante au regard de l’ampleur de la catastrophe : celle de la fermeture du robinet à la source. Réduire la production de plastique (et en particulier de plastiques à usage unique) est bien plus efficace dans la lutte contre ce fléau que de chercher à nettoyer les océans.
Les cadres réglementaires en vigueur tels que la directive européenne sur les plastiques à usage unique [adoptée en 2019] vont dans le bon sens, mais manquent encore cruellement d’ambition et restent limités dans leur périmètre. Cette timidité réglementaire reflète un blocage politique plus global et de fortes dissensions au sein de la communauté internationale. L’échec des négociations autour d’un traité international contre la pollution plastique, qui patine depuis 2022, en est un exemple frappant. L’opposition au texte par les pays producteurs de pétrole n’a pour l’instant pas permis d’aboutir à un consensus, comme le rappelait, en août, le quotidien Libération.
Pour enfin être à la hauteur de l’enjeu et au regard de l’urgence de la situation, les décideurs publics et les législateurs ont donc une responsabilité historique : dépasser cette situation de blocage en s’accordant au plus vite sur la mise en place d’un instrument international juridiquement contraignant, permettant de plafonner strictement la production mondiale de plastique. Il n’y a qu’ainsi que nous pourrons nous extraire de notre rapport de dépendance au plastique, ce qui reste la meilleure manière de protéger nos océans.