« Peu représentés, mais extrêmement touchés » : à l’heure d’un sommet sur les océans, les outre-mer veulent peser dans la lutte contre le réchauffement climatique

 

La France participe, en tant qu’observatrice, à un sommet des Etats insulaires sur l’océan, mercredi et jeudi. Premiers concernés par le changement climatique, des représentants des territoires ultramarins réclament une meilleure représentation de leurs réalités.

« Une action durable pour des îles résilientes. » Tel est l’objectif qui réunit lors d’un sommet, mercredi 3 et jeudi 4 juin à Tokyo, les chefs d’Etat et représentants des Etats insulaires du monde, ainsi que leurs partenaires. L’événement doit notamment(Nouvelle fenêtre) « accélérer la mise en œuvre de mesures visant à renforcer la résilience face au changement climatique ». Le défi est grand, tant les îles sont vulnérables : montée des eaux, intensification des cyclones tropicaux, pertes des écosystèmes côtiers, sécheresses…

« L’accélération des pressions exercées souligne l’urgence de transformer notre façon de planifier, d’utiliser et de gérer les espaces marins afin de concilier protection, production et prospérité à long terme », écrivent les organisateurs du sommet(Nouvelle fenêtre). La France n’est pas en reste, puisque les outre-mer y figurent parmi les premiers témoins du changement climatique.

Dans un rapport(Nouvelle fenêtre) publié en juin 2025, le Réseau Action Climat (RAC) alertait sur une hausse des cyclones plus sévères – tels que Chido, à Mayotte en 2024 –, la dégradation de 70% des récifs coralliens en Guadeloupe, la hausse du risque de submersion et le recul du trait de côte. « Les territoires d’outre-mer sont tous différents (…) Ils partagent néanmoins un point commun : tous sont particulièrement vulnérables face aux impacts du changement climatique, du fait de leur exposition naturelle, mais aussi et surtout à cause de facteurs structurels », expliquait l’ONG.

 

« Toujours l’impression d’être dans un entre-deux difficile à gérer »

 

« En Guyane, vers 2100, il pourrait y avoir environ 170 jours à au moins 35°C par an, contre une vingtaine aujourd’hui »ajoute Météo-France(Nouvelle fenêtre). A La Réunion « on prévoit 90 jours où la température maximale sera supérieure ou égale à 31°C, contre une dizaine aujourd’hui » et « 15% de pluie en moins pendant la saison sèche », tandis qu’à Mayotte, « on pourrait compter 205 jours à au moins 32°C par an, contre environ 30 aujourd’hui, avec 30% de pluie en moins en saison sèche ».

« Sur beaucoup de nos territoires, il y a peu de variation des températures. Quand on change la température de 1°C, ça devient insupportable. Les écosystèmes n’y sont pas adaptés », constate Clotilde Dubois, chargée d’études sur le climat à la Direction interrégionale océan Indien de Météo-France.

Malgré la violence de l’impact qu’ils subissent, ces territoires s’estiment peu représentés quand la France parle de climat à l’international. Aucun négociateur ultramarin ne figurait ainsi dans la délégation française à la COP30, en novembre 2025. « Aux dernières nouvelles, la seule COP avec des représentants ultramarins, c’était la COP21 à Paris. Mais depuis, plus rien », déplorait en novembre auprès de La 1ère(Nouvelle fenêtre) Marine Pouget, responsable gouvernance internationale sur le climat du RAC.

Sur place, le sentiment est partagé par plusieurs responsables associatifs contactés par franceinfo. « On est peu représentés, mais extrêmement touchés », regrette Léo Bargès, juriste pour Guyane Nature Environnement. « Il n’y a pas énormément de prise en compte de nos réalités climatiques de la part de l’Hexagone », acquiesce Samira Ben Ali, Mahoraise membre du Mouvement de la jeunesse pour la justice climatique. Présente à la COP30, elle tente de faire entendre la voix ultramarine lors des grands sommets internationaux. « Mais on a toujours l’impression d’être dans un entre-deux difficile à gérer », regrette-t-elle.

« On dépend d’un Etat considéré du Nord global, mais nos réalités ne sont pas similaires. Entre la France hexagonale et Mayotte, c’est le jour et la nuit. »

Samira Ben Ali, membre Mouvement de la jeunesse pour la justice climatique

« Il y a une inadéquation entre notre vulnérabilité et les mesures d’adaptation mises en place, alors qu’on devrait être les premiers à avoir suffisamment de moyens pour répondre » aux enjeux, continue Christophe Barbarini, membre de l’Alliance régionale pour une transition équitable et résiliente en eau. Cet habitant de La Réunion aimerait notamment voir un document similaire au plan national d’adaptation au changement climatique pour son territoire. Regroupant les voix des différents territoires ultramarins, le RAC a appelé l’Etat « à renforcer son soutien aux territoires d’outre-mer ».

Cette volonté fait écho au travail en cours sur un potentiel changement de statut(Nouvelle fenêtre) des outre-mer, avec plus d’autonomie. « C’est en discussion, ça permettrait un découpage des compétences, notamment sur l’environnement, explique Tamatoa Bambridge, directeur de recherche au CNRS. Les territoires pourraient formuler des demandes, en termes de politique d’adaptation, plus proches des préoccupations locales, qui échappent parfois aux ministères nationaux, et non imposées de manière verticale par Paris. » Jusqu’à présent, « c’est assez centralisé », constate le chercheur basé à Moorea, en Polynésie française.

 

Les outre-mer, « partie intégrante » de la stratégie climatique française

 

Du côté du ministère des Affaires étrangères, on garantit que les outre-mer font « partie intégrante » de la stratégie climatique française. « On a un processus quand on participe à des événements tels que les COP. La délégation française qui participe aux négociations consulte auparavant toutes les parties prenantes : les ONG, les entreprises, et aussi les collectivités territoriales, y compris l’outre-mer », répond Barbara Pompili, ambassadrice française pour l’Environnement, à franceinfo.

Elle assure également que la France siège dans toutes les enceintes de négociations régionales où les outre-mer sont concernés, citant le Forum des îles du Pacifique, le Programme régional océanien de l’environnement, l’Association des Etats de la Caraïbe, l’Association des Etats riverains de l’océan Indien, la Convention de Carthagène pour la mise en valeur du milieu marin de la région des Caraïbes ou encore l’initiative internationale contre les sargasses.

« C’est une chance pour la France, car ça lui permet d’être présente partout, ce qui ne serait pas le cas s’il n’y avait que l’Hexagone », salue Barbara Pompili. Au sommet des Etats insulaires de Tokyo, la France sera encore présente au travers de son ambassade au Japon, mais avec un statut d’observatrice.

Une présence nécessaire pour les représentants locaux, quand le sommet se veut être « une plateforme unique pour renforcer la coopération interrégionale en matière de gestion durable des océans ». « La France a le deuxième plus grand domaine maritime au monde. On fait partie des Etats les plus concernés par ce genre de réflexion », souhaite rappeler Léo Bargès.

Pour d’autres militants, des représentants directs des outre-mer auraient même dû être à Tokyo. « C’est toujours la même chose : ce sont des représentants assez loin des réalités des outre-mer qui y seront, alors que nos territoires représentent 70% du littoral français. On devrait y avoir notre place, pour bénéficier des retours d’expérience, trouver des solutions », juge Samira Ben Ali.

 

« On cherche à ce que notre vulnérabilité soit reconnue »

 

Sans revendiquer une volonté séparatiste, les représentants des territoires d’outre-mer défendent plutôt une représentation ultramarine qui bénéficierait plus largement au pays. « On cherche à ce que notre vulnérabilité soit reconnue, pour pouvoir préserver nos territoires, mieux les adapter. Et pour servir le futur français, puisque si on adapte nos territoires, l’Hexagone pourra en bénéficier ensuite », dessine Christophe Barbarini.

Des avancées sont quand même à saluer. Trois COP régionales ont été lancées en Guadeloupe, en Martinique et à La Réunion avec « un volet dédié à l’adaptation au changement climatique », signale le ministère de la Transition écologique(Nouvelle fenêtre). En Polynésie, « l’Etat a fait beaucoup d’efforts pour construire des abris anticycloniques surélevés », afin que les habitants des îles puissent faire face aux houles submersives, rapporte le chercheur Tamatoa Bambridge.

Un groupe régional d’expertise sur le changement climatique a été mis en place à La Réunion(Nouvelle fenêtre)« permettant aux acteurs du territoire de s’adapter aux impacts du changement climatique en s’appuyant sur des connaissances scientifiques solides ». Les schémas d’aménagement régionaux, qui fixent « les orientations fondamentales à moyen terme en matière de développement durable, de mise en valeur du territoire et de protection de l’environnement », rappelle le centre d’études Cerema(Nouvelle fenêtre), comprennent désormais ces enjeux. « Ça a été lancé en début d’année, avec un volet sur le changement climatique et l’adaptation », note Clotilde Dubois, ingénieure d’études de Météo-France basée à La Réunion.

Par ailleurs, si l’Hexagone y voit clair sur les trajectoires de réchauffement auxquelles il faut s’adapter, les territoires ultramarins naviguaient à vue jusqu’à récemment, souligne Sophie Martinoni-Lapierre, directrice de la climatologie et des services climatiques à Météo-France.

« Ce qui a manqué pendant longtemps, ce sont des données de projections climatiques pour les outre-mer. »

Sophie Martinoni-Lapierre, directrice de la climatologie et des services climatiques à Météo-France

Depuis un an, chaque territoire sait enfin à quoi s’en tenir : +1,9°C dans les Antilles en 2050, +2,3°C en Guyane, +2°C à La Réunion, à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie, +1,6°C en Polynésie française… « Le cadre manquait, ce n’est plus le cas. On peut espérer maintenant que notre contribution puisse servir des actions concrètes », veut croire Sophie Martinoni-Lapierre.

Source : France info