Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC, fait son mea culpa : « Nous avons fait une erreur de parallaxe historique avec la Chine »
9 octobre 2026
9 octobre 2026
Commissaire européen au commerce de 1999 à 2004, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de 2005 à 2013, Pascal Lamy coordonne les Instituts Jacques Delors, trois centres de réflexion européens de Paris, Berlin et Bruxelles. Devant le poids économique pris par la Chine, il défend la mise en place d’un nouvel instrument commercial qui permettrait de rééquilibrer les échanges avec ce pays, de protéger le tissu industriel et le modèle social de l’Europe.
La mauvaise nouvelle, c’est que les déséquilibres s’accentuent. Et vite. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il y a désormais une prise de conscience partagée autour de la table du Conseil européen. La discussion politique sur le sujet, qui a été longtemps bloquée par l’Allemagne, a changé au cours de l’été après la déclaration du patron de Volkswagen, Oliver Blume, qui a dit « stop » et réclamé des droits de douane sur les importations de voitures hybrides rechargeables, et pas seulement sur les modèles électriques. Cela se traduit par la lettre de Friedrich Merz et Emmanuel Macron à la présidente de la Commission [publiée lundi 5 octobre, proposant de nouveaux outils de défense commerciale], un signal politique majeur.
On n’est plus dans une situation où certains disaient « Attention, un raz-de-marée arrive », et d’autres « Oh, attendez encore un peu, ce n’est pas si grave ». Aujourd’hui, tout le monde est sur le pont. Il faut, face à la Chine, un plan A : c’est ce que le commissaire Sefcovic fait. Il essaie de négocier avec les Chinois des mesures qu’ils prendraient eux-mêmes pour modérer leurs exportations ou leur dumping dans certains secteurs. Mais on peut douter que ça suffise. Il faut donc aussi un plan B.
Parce que nous avons un problème à 360 milliards d’euros, c’est le montant du déficit commercial de l’Europe vis-à-vis de la Chine. Et si on prend des mesures de restrictions des exportations à 5 milliards par-ci, 5 milliards par-là, cela ne suffira pas. Le gouvernement chinois fera probablement un effort pour conserver son accès à notre marché intérieur. C’est le seul marché riche et profond qu’il leur reste, après la fermeture du marché américain.
Mais pour les faire bouger, nous devons montrer que nous sommes résolus à aller plus loin. C’est pour cela qu’avec Nicolas Köhler-Suzuki et Victor Luiz do Prado, chercheurs à l’Institut Jacques Delors, nous proposons de mettre en place un nouvel instrument de rééquilibrage structurel, qui permette à l’Europe de défendre son marché. Il est compatible avec les règles de l’OMC, pour ne pas imiter Donald Trump qui veut casser le système.
Il n’y a pas de regret d’avoir fait entrer la Chine. Elle a accepté de réduire ses droits de douane industriels bien plus que ne le faisaient des pays comme l’Inde ou le Brésil, qui avaient des taxes trois à cinq fois plus élevées. Le regret que je peux avoir, c’est que nous n’ayons pas renforcé les règles sur les subventions et aides d’Etat. Nous, c’était l’Europe, les Etats-Unis et le Japon.
En 1999, on a laissé filer cette disposition et plus tard – je prends ma part de responsabilité –, quand la question s’est reposée, on a écouté nos juristes qui nous disaient : « Attention, si on resserre les mailles du filet pour attraper davantage de subventions, on risque de prendre Airbus, Boeing et Toyota ». Là, nous avons fait une erreur de parallaxe historique. On n’imaginait pas – qui le faisait alors ? – que la Chine allait croître de 10 % par an pendant vingt ans, que cela allait remplir les caisses d’un Etat qui resterait gouverné par une forme de léninisme économique et de capitalisme d’Etat et allait utiliser massivement cet instrument.
Vous dites aussi que la théorie des avantages comparatifs, sur laquelle reposent les règles du commerce mondial et de l’OMC, ne fonctionne plus. Pourquoi ?
A cause de la montée des subventions chinoises, qui soutiennent les industries trois ou quatre fois plus que nous, à cause du problème du taux de change, et puis, à cause du déséquilibre macroéconomique chinois qui s’est amplifié. Autrefois, les dirigeants chinois disaient : « Il faut que notre système se rééquilibre. Il y a trop d’exportations, trop d’investissements, pas assez de consommation intérieure. »
Pour que les citoyens épargnent moins, il aurait fallu mettre en place un système de protection sociale. Mais Xi Jinping n’a rien fait de sérieux là-dessus pour des raisons géostratégiques et idéologiques. La priorité politique de la Chine est de se rendre aussi peu dépendante que possible du contexte économique international. La réduction des déséquilibres macroéconomiques, ce n’est plus un problème pour Xi Jinping, qui considère que l’Etat-providence, c’est pour les paresseux.
En quoi cela a-t-il fait échouer la théorie des avantages comparatifs et donc l’équilibre du commerce mondial ?
La théorie des avantages comparatifs, c’est : vous faites quelque chose mieux que moi, je fais quelque chose mieux que vous. Je vais bénéficier de votre savoir-faire qui est meilleur que le mien, vous allez bénéficier de mon savoir-faire qui est meilleur que le vôtre, et donc, nous avons un intérêt rationnel à l’échange. C’est Adam Smith, David Ricardo et un peu de Joseph Schumpeter. Cet échange d’avantages comparatifs est une machine pour créer des efficiences, et la somme de ces efficiences, c’est la croissance. Le résultat de cette croissance, si elle est correctement distribuée, c’est du bien-être.
Mais à partir du moment où un pays capte tous les avantages comparatifs, ça ne fonctionne plus. La Chine fabrique toujours des jouets, des chaussures, des chemises, des produits pour lesquels l’avantage comparatif, ce sont les bas salaires, tout en faisant des voitures, des avions, de l’intelligence artificielle, où l’avantage comparatif est la technologie. Avec les subventions, avec le change et avec cette dynamique de production nationale, ils arrivent à exporter à des coûts qui, dans la plupart des secteurs, battent n’importe qui. Les Chinois nous disent : « Tant pis pour vous, vous n’êtes plus compétitifs. » Mais ce n’est pas exact : l’Europe a un problème de compétitivité vis-à-vis de la Chine, mais pas avec le reste du monde. Elle conserve un surplus commercial important, malgré son déficit avec la Chine.
Pour lutter contre cela, vous proposez cet instrument de rééquilibrage structurel. Comment fonctionnerait-il ?
Il fonctionne comme la clause de sauvegarde pour l’acier, que l’Europe a déjà fait jouer et qui est entrée en vigueur le 1er juillet, avec un système de quotas. Vous mettez en place un contingent d’importations qui bénéficient d’un tarif réduit. Si le pays dépasse ce quota, il doit payer un droit de douane beaucoup plus élevé.
Avec ce système, on peut traiter différemment les pays avec lesquels on a des accords de libre-échange, qui échappent à cette contrainte, et ceux avec lesquels on n’a pas d’accords de libre-échange, c’est-à-dire essentiellement la Chine et les Etats-Unis. C’est un moyen compatible avec les règles de l’OMC. Il se déclenche sur la base de comportements observables dans les données commerciales et financières (pics d’importations, compression des prix, intensité du soutien public, interventions de change). Et il s’efface si la distorsion disparaît.
Lorsque les importations chinoises risquent d’éliminer la production en Europe, on dit : on veut bien importer tant que c’est le jeu normal de la concurrence – et on détermine unilatéralement, mais avec des critères transparents, ce qu’on considère comme le jeu normal de la concurrence –, mais au-delà d’un seuil critique : stop.
Que fait-on face aux mesures de rétorsion que peut prendre la Chine ?
Il faut être préparé à souffrir. Il n’y a pas de bataille de ce type qui soit sans douleur. Et il faut mettre en place un système de solidarité européenne, une assurance collective. Nous proposons d’affecter à cette assurance les droits de douane supportés par les produits hors quotas, si l’industrie de tel ou tel pays souffre particulièrement de mesures de rétorsion. Ce mécanisme de solidarité doit faire partie du plan A et du plan B.