Marina Lévy : « Même les poissons ont besoin d’oxygène »

 

Quand l’Océan s’éveillera. Enquête au cœur de la planète bleue, est un livre à deux voix sur l’état de l’océan et sur ce qu’il annonce pour notre avenir. Celle d’Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur chargé des pôles et des océans, et celle de l’océanographe Marina Lévy, directrice de l’Institut de l’océan de l’Alliance Sorbonne université et directrice de recherches au CNRS. À la fois essai scientifique, réflexion géopolitique, récit personnel et plaidoyer, il montre que l’océan n’est pas seulement une victime du dérèglement climatique, mais aussi et surtout une puissance de retour, capable de bouleverser nos équilibres.

Le Point : Que faut-il entendre exactement derrière ce titre « Quand l’Océan s’éveillera » ?

Marina Lévy : L’océan, notre miraculeux pourvoyeur de services essentiels, est en train de se dérégler. Les premiers symptômes sont déjà visibles : élévation du niveau de la mer, canicules marines plus fréquentes, cyclones tropicaux plus intenses, pour ne citer que certaines manifestations liées au changement climatique. Car l’océan est aussi surexploité, pollué, malmené. Ce titre est une manière de rappeler que l’océan n’est pas qu’un simple décor. C’est l’un des grands régulateurs de l’équilibre terrestre que nous sommes en train de déstabiliser, au point de le faire sortir de ce long état de stabilité dont nos sociétés ont bénéficié pendant des millénaires, comme s’il était en train de s’éveiller.

Quels sont les symptômes les plus inquiétants de ces perturbations climatiques ?

Le ralentissement de l’AMOC, cette grande circulation océanique atlantique qui redistribue la chaleur des tropiques vers les pôles, devrait s’amplifier dans les décennies à venir. Ce sujet est si brûlant que c’est par lui que notre enquête débute. Ce phénomène n’est directement mesuré que depuis une vingtaine d’années. C’est trop court pour établir une tendance robuste. En revanche, les reconstructions indirectes sur des périodes plus longues suggèrent que ce ralentissement est déjà en cours. Les conséquences pourraient être majeures : modification du climat en Europe, élévation accrue du niveau de la mer sur la côte Est des États-Unis, ou encore perturbation des régimes de mousson, avec des impacts directs sur l’agriculture. Reste à savoir quand ces effets se feront sentir ; il demeure beaucoup d’incertitudes, et cette incertitude même est inquiétante.

Vous évoquez également la perte d’oxygène dans l’océan, un sujet majeur et pourtant très peu présent dans le débat public.

Les poissons ont besoin de l’oxygène dissous dans l’eau pour respirer, c’est à cela que leur servent leurs branchies.
Or, plus l’eau se réchauffe, moins elle peut contenir d’oxygène. Certaines régions de l’océan deviennent ainsi de moins en moins habitables pour de nombreuses espèces marines. Cela a des conséquences directes sur les activités de pêche : dans notre livre, nous partons à la rencontre de chercheurs en Inde pour comprendre que les étals de crevettes sur les marchés sont vides car les eaux pauvres en oxygène s’étendent le long des côtes. On observe également, ailleurs, des phénomènes spectaculaires, comme ces échouages massifs de milliers de poissons morts, victimes d’asphyxie. En effet, même les poissons ont besoin d’oxygène.

Pourquoi le puits de carbone océanique est-il essentiel ?

L’océan absorbe environ un quart du CO₂ que nous émettons, ce qui atténue le réchauffement climatique. Dans certaines régions, notamment dans l’océan Austral, les eaux froides de surface plongent en profondeur en emportant avec elles ce CO₂. Mais cette capacité diminue avec l’augmentation des températures : plus l’eau est chaude, moins elle peut dissoudre efficacement le CO₂. Aujourd’hui, nous savons que l’efficacité de ce puits de carbone diminue ; la question est de savoir dans quelle proportion et à quelle vitesse.

Pourquoi est-ce si difficile à mesurer ?

Les échanges de CO₂ entre l’océan et l’atmosphère varient en permanence : selon les régions, les saisons, les vents, les courants et l’activité biologique. Au large de l’Afrique du Sud, l’océan absorbe et relâche, tour à tour, du CO₂. Comprendre ces dynamiques à grande échelle nécessite une quantité massive de données. Or, paradoxalement, les observations diminuent aujourd’hui de manière préoccupante, notamment en raison de la réduction des financements dédiés.

Vous écrivez que les désordres les plus graves sont souvent invisibles. Est-ce l’une des raisons majeures de notre inertie collective ?

Nous avons tendance à évaluer les risques à l’aune de ce que nous voyons, de ce qui nous touche directement. La hausse de la température de l’eau, la perte d’oxygène ou les bouleversements d’espèces marines qui vivent sous l’eau, loin de notre regard… tout cela reste très abstrait pour beaucoup d’entre nous. Et pourtant, ces phénomènes ont des conséquences directes sur notre économie, notre sécurité alimentaire et même sur notre santé. Il existe aussi une forme de distance psychologique. Ceux qui vivent loin des côtes peuvent avoir le sentiment que l’océan ne les concerne pas vraiment. On me dit souvent, en plaisantant : « Ah bon, tu es océanographe et tu travailles à Paris ? » Comme s’il fallait forcément être au bord de l’eau pour penser l’océan.

Vous évoquez le paradoxe Paul Watson, qui a réussi à alerter sur l’effondrement du phytoplancton avec des formules simples et des données erronées. N’est-ce pas rageant, pour une scientifique ?

Oui, je raconte cette intervention de Paul Watson, qui s’appuie pourtant sur des données publiées dans un article scientifique. Mais, en science océanique, aucun article ne constitue une vérité définitive : c’est la confrontation des études et des approches qui permet de construire un consensus. Seuls les experts ont la capacité d’évaluer le degré de confiance d’un résultat.

Toute la difficulté est là : comment rester rigoureux, fidèle à des résultats validés, tout en trouvant des formes de communication qui parlent au plus grand nombre ? C’est précisément l’enjeu du baromètre Starfish, un outil de suivi de l’état de santé de l’océan, lisible et scientifiquement solide, pour les décennies à venir.

Vous avez été affectée par les pressions et les restrictions qui touchent la recherche océanique et climatique américaine.

Qu’est-ce qui vous a le plus choquée ?

Le fait que les chercheurs travaillant sur le climat n’aient plus le droit d’employer les mots « changement climatique », qu’il faille parler de « variabilité de l’environnement » ou encore de « pertes agricoles » pour remplacer l’expression « effondrement de la biodiversité ». C’est une situation très violente, et presque irréelle vue d’Europe. Cela traduit une focalisation sur des intérêts de court terme au détriment d’enjeux majeurs de plus long terme, alors même que les États-Unis sont déjà fortement touchés par le réchauffement climatique et que les impacts s’accélèrent.

Source : Le point