L’océan, un milieu à protéger en trois dimensions
30 octobre 2026
30 octobre 2026
Et si l’océan n’était pas seulement un monde à connaître et à protéger, mais un monde capable de nous apprendre à penser autrement ? C’est la question qui traverse Agir pour l’océan, première édition d’un festival (dont Libération est partenaire) où scientifiques, artistes, écrivains et penseurs confrontent leurs manières de regarder la mer.
La protection de la nature a surtout été pensée par des géographes : préserver des paysages, délimiter des aires, établir des cartes… Toutefois, l’océan se prête assez mal à ces exercices terrestres. D’où un paradoxe : le plus grand écosystème de la planète est aussi le moins bien «pensé» par le cadre de la protection de la nature.
Nos catégories environnementales fonctionnent pour une forêt, un marais ou une montagne. Appliquées à l’océan, elles échouent silencieusement : on ne protège souvent de la mer que ce qu’on en voit, au mépris de ce qui est profond, trouble, obscur ou mouvant. C’est peut-être pour cela que l’océan est l’écosystème du monde le moins protégé (à peine 3 % de sa surface), et de manière biaisée : essentiellement des littoraux d’eaux claires et peu profondes. En baie de Seine, le vacancier est ainsi astreint à des règles strictes pour le ramassage de coquillages, alors qu’au loin les chalutiers usines labourent quotidiennement les fonds marins.
L’océan est un milieu si particulier qu’il nécessite de penser autrement. Trois concepts sont ici majeurs :
La profondeur contre la surface. Alors qu’on n’en voit généralement que la surface, l’océan est un écosystème en trois dimensions, qui doit se penser en volume, pas en plan. Ce que nous ne voyons pas est parfois le plus important : le plancton, les grandes profondeurs, les eaux troubles ou le grand large, où se jouent des processus qui engagent la biosphère. Les humains ont une tendance à négliger l’invisible : l’océan révèle ici un défaut général de notre regard.
La fluidité contre la propriété. L’océan obéit à la mécanique des fluides, pas à la planification spatiale. On ne peut pas clôturer une masse d’eau qui circule, ni la faune qui s’y déplace au mépris des frontières. Ces spécificités déstabilisent l’idée même de frontière et de possession, deux piliers de notre pensée politique. Chaque pays est «responsable» de ses aires protégées, mais toutes les nations sont coresponsables de l’océan, y compris par leurs fleuves. La pensée du contrôle national doit alors céder le pas à une approche internationale fondée sur l’interdépendance et les biens communs.
La continuité contre le découpage. L’eau est un solvant : tout produit soluble qui s’y déverse tend à s’y disperser, d’autant plus que l’océan est animé par des courants planétaires. Les choix industriels et réglementaires de chaque pays impactent donc tous les autres, exactement comme pour le climat avec le CO2. L’océan ignore les frontières nationales. Le traité qui vient d’entrer en vigueur pour protéger la haute mer («BBNJ») est ainsi une révolution juridique : il faut inventer une gouvernance pour un espace qui n’appartient à personne et concerne tout le monde.
L’avènement de l’image sous-marine avec le Commandant Cousteau a permis de donner une profondeur à notre regard qui se limitait à la surface. Mais les aires marines protégées sont restées largement littorales et superficielles : elles protègent davantage des paysages sous-marins touristiques que des milieux stratégiques pour l’avenir de la vie sur terre. L’essentiel de la mer demeure soumis à un paradigme extractiviste, loin des yeux et loin des cœurs.
Aujourd’hui, d’autres récits et d’autres dispositifs sont nécessaires pour donner à l’océan, dans l’opinion publique, sa vraie dimension, et élaborer des politiques à la hauteur.
L’océan ne nous demande pas seulement d’être protégé : il nous demande de penser autrement. Mais penser autrement, qu’est-ce que cela signifie ? Les catégories avec lesquelles nous organisons le monde déterminent ce que nous considérons comme une ressource, un patrimoine, un territoire ou une frontière. L’océan les met à l’épreuve. Il oblige à penser au-delà de ce que notre regard peut voir, et à contre-courant de nos instincts terrestres, dans un monde fluide et sans frontières nettes. C’est dans cet espace qu’Agir pour l’océan souhaite s’inscrire : faire de l’océan un lieu depuis lequel nous pouvons apprendre à penser autrement, essayer d’autres façons de regarder, de comprendre et d’habiter le monde.