Les vues de Trump sur le Groenland agitent l’Europe

 

Le président américain Donald Trump a répété, dimanche 4jan­ vier, que les États-Unis avaient « absolument » besoin du Groenland et annoncé qu’il entendait s’occuper de ce sujet « dans deux mois ». Cette fois, après le raid américain sur Caracas au mépris de toutes les conventions inter­ nationales et la publication d’une doctrine américaine de sécurité qui dit vouloir tenir toute puissance étrangère à l’écart du continent, la menace d’une annexion par les États-Unis est prise très au sérieux.

Donald Trump invoque des motifs de sécurité. Le Groenland reste le chemin le plus court pour un missile qui viendrait de Russie, voire de Chine, s’il devait viser les États-Unis. Le Groenland se trouve aussi sur le passage du Nord-Ouest, cette voie maritime vers l’Asie qui se libère avec la fonte des glaces. Et le sous-sol de l’île abrite d’importantes réserves de pétrole, de gaz, de graphite, de lithium et d’uranium.

Ces raisons invoquées par Trump sont toutefois très discutables, la sécurité du Groenland étant déjà assurée par l’Otan et les États-Unis qui disposent sur place d’une base militaire (lire les repères). Quant aux ressources minières, elles sont difficilement accessibles, donc peu rentables. Seules une mine d’or et une autre de feldpath sont actuellement exploitées sur l’île. Parmi les motiva­ tions de Donald Trump, la plus importante est peut-être, finale­ ment, l’envie de laisser son nom dans l’histoire comme un président ayant agrandi le territoire des États-Unis, à l’image d’Andrew Johnson qui a acquis l’Alaska en 1867, acheté à la Russie pour 7millions de dollars de l’époque.

 

_ Les Européens peuvent-ils s’opposer à une annexion?

 

Alors que Donald Trump répète depuis des mois qu’il souhaite s’emparer de l’île, l’Union européenne (UE) a longtemps fait pro­ fil bas, se contentant d’affirmer sa solidarité » avec le Danemark. Ce mardi 6janvier, le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedrich Merz, la première ministre italienne Giorgia Meloni, le Polonais Donald Tusk, l’Espagnol Pedro Sanchez et le Britannique Keir Starmer ont publié une déclaration commune pour soutenir leur homologue danoise, Mette Frederiksen.

Le Groenland est en effet une partie du royaume danois, et Copenhague a clairement marqué son refus catégorique de toute an­ nexion par les États-Unis. Le ton de cette déclaration reste tout de même très modéré. Les chefs d’État et de gouvernement y indi­ quent leur engagement au service de la sécurité dans l’Arctique et appellent à poursuivre sur la même voie « en coopératio n» avec les États-Unis. Une coopération qui doit respecter «la charte des Nations unies, notamment la sou­ veraineté, l’intégritéterritorialeet l’inviolabilité desfrontières», rap­pellent les Européens. Autant de « principes essentiels» qu’ils entendent « défendre sans relâche».

Dans les faits, les Européens restent sans grand moyen pour s’opposer aux États-Unis. Leur seule défense, pour l’instant, a été un rappel des grands principes du droit international, sans beau­ coup d’effet. Un projet de déplace­ ment de plusieurs ministres des affaires étrangères de l’UE au Groenland est, aujourd’hui, évoqué pour matérialiser leur sou­ tien. La France envisage égale­ ment l’ouverture d’un consulat à Nuuk, la capitale du Groenland.

Parmi les motivations de Donald Trump, la plus importante est peut-être, finalement, l’envie de laisser son nom dans l’histoire comme un président ayant agrandi le territoire des États-Unis.

Le 21décembre dernier, Donald Trump avait pour sa part annoncé la nomination du gouverneur de Louisiane, le républicain Jeff Landry, au poste d’envoyé spécial des États-Unis au Groen­land, chargé de faire de ce territoire « une partie des États-Unis ». En réponse, le Danemark avait convoqué l’ambassadeur américain pour exiger des explications. Depuis l’entrée en fonction de Donald Trump, un seul chef d’É­ tat européen a fait le déplace­ ment à Nuuk, la capitale du Groenland : Emmanuel Macron, le15 juin dernier.

Est-ce qu’une action des États Unis marquerait la fin de l’OTAN?

 

 « Le royaume du Danemark, y compris le Groenland.fait partie de l’Otan», rappelle la déclaration commune des Européens. «La sécurité dans l’Arctique doit donc être assurée collectivement, conjointement avec les alliés de l’Otan, y compris les États-Unis», insistent ses signataires. La pre­ mière ministre du Danemark, Mette Frederiksen, est allée beaucoup plusloin lundi Sjanvier: «Si les États-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors c’est la fin de tout. Y comprisnotreOtan et doncla sécurité mise en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.»

Une telle attaque violerait en effet l’article! de l’Alliance atlantique, qui dispose que chacun de ses membres s’engage à ne pas recourir à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre de ses membres. Elle mettrait l’Alliance dans une situation impossible, puisqu’une telle attaque obligerait le Danemark à recourir à l’article 5.

Lequel prévoit qu’une attaque contre l’un de ses membres sera considérée comme une attaque contre tous les membres et déclenche une défense collective du pays agressé. Or, dans ce cas présent, le Danemark n’hésiterait pas à invoquer l’article5 contre les États-Unis, soit contre le leader de l’Otan.

 

_comment l’armée française simpliquet-elle dans lasécurité du Groenland?

Ce sujet est évoqué dans la stratégie de défense de l’Arctique, que la France a adopté en juillet 2025 pour faire face à la montée des appétits des grandes puissances pour cette région du monde. Pilotée par la Direction générale des relations internatio­ nales et de la stratégie (DGRlS), cette stratégie affirme que la place de la France «au sein de l’Otan et de l’UE implique une évidente solidarité stratégique avec sept des huit membres du Conseil de l’Arctique, pouvant al Ier jusqu’à la mise en œuvre de la défense collective ou mutuelle». Parmi les membres du Conseil de l’Arctique concernés par ce texte figurele Danemark (et, par consé­ quent, le Groenland). «La France peut donc être amenée à soutenir un État allié ou à contribuer au maintien de la stabilité de lazone, y compris par l’engagement de ses forces militaires», précise t-elle.

Dans cette perspective, l’armée française se prépare à y intervenir en multipliant les exercices et les expérimentations, comme celle conduite par l’armée de l’air et de l’espace sur le déploiement de l’avion de transport militaire A 400M Atlas dans le Grand Nord, éprouvant ses capacités à affronter les conditions extrêmes sur pistes sommaires glacées et enneigées. L’École militaire de haute montagne est chargée de préparer les soldats français à y combattre et à y survivre là où, expliquait en décembre son commandant, le colonel Gaëtan Dubois, « le premier ennemi, c’est le froid pour les hommes et pour le matériel ». Parmi ces unités figurent la 27•brigade d’infanterie de montagne et le 25′ régiment du génie de l’air.

Surplace, les habitants entre colère et inquiétude

 

Les Groenlandais rejettent catégoriquement toute idée d’annexion américaine.

–   La plupart aspire à l’indépendance complète de leur immense territoire, qui est aujourd’hui autonome et sous la dépendance du colonisateur danois.

C’est une carte que l’on affiche désormais sur son réseau social comme on brandirait un étendard. On y aperçoit l’immense ile glacée du Groenland aux couleurs blanche et rouge, le drapeau national des Groenlandais. Les textes qui l’accompagnent prévien­ nent:« Le Groenland n’est pas une marchandise»«Respectez notre autonomie et notre culture»

« Nous sommes une démocratie, pas un territoire à conquérir.» Aprèsla publication, samedi3 janvier, d’un plan du Groenland aux couleurs du drapeau américain par unprochedu président américain, la réplique des internautes inuits ne s’est pas fait attendre.

La très grande majorité des commentaires reflète l’énervement et l’inquiétude des 57000 habitants du territoire autonome, après les nouvelles menaces for mulées par le président américain

Donald Trump. « Il y a une grande colère et une grande incertitude parmi la population envers l‘Amérique de Trump, nous écrit l’auteur Juaaka Lyberth.Ces dernières déclarations ont déclenché un pro­ fond malaise qui est perceptible même chez les enfants.» Jointe au téléphone, Aviana, étudiante, s’interroge: «Comment peut-on parler de notre pays comme d’un objet ? On a l’impression de revenir au temps des colonies.»

Longtemps ignorés du monde, les Groenlandais vivent depuis un an avec la menace d’être absorbés par les États-Unis. Un projet au­ quel ils se disaient opposésà 85%, selon un sondage publié en jan­ vier 2025. On retrouve une même réprobation au sein des cinq par­ tis représentés au parlement local, qui avaient signé au printemps dernier un communiqué commun dénonçant «le comportement inacceptable des États Unis envers des amis et alliés». La capitale Nuuk, peuplée de 20000 habitants, avait connu une rare manifestation: elle avait rassemblé des centaines de personnes, le15 mars2025, devant le consulat américain. « Nok ernok» <•C’est assez») clamaient les protestataires. Près d’un an plus tard, le jeune et nouveau premier ministre Jens-Frederick Nielsen a repris ses mots sur son compte Facebook: «Ça suffit… Plus de pression. Plus de sous-entendus. Plus de fantasmes d’annexion. Nous sommes ouverts au dialogue. Mais cela doit se faire par les bons ca­ naux et danslerespect du droit international.» Dans une conférence de presse, le chef du gouvernement autonome a également tenu à rassurer ses compatriotes, en déclarant qu’il ne croyait pas en un coupde force comme on a pu le voir au Venezuela. « Il n’y a aucun risque d’invasion américaine», a­ t-il martelé.

On retrouve une même réprobation au sein des cinq partis représentés au parlement local.

Dans l’opposition, on appelle à en finir avec la politique de l’autruche qui semble pour l’heure guider autant le gouvernement de Nuuk que le Danemark, la puissance tutélaire. Chez les partis nationalistes de alerak, dont certains membres ont flirté avec la mouvance pro
Trump, on plaide pour lancer des négociations avec l’administration américaine par tous les canaux possibles.• Le chef du gouvernement groenlandais appelle au calme, à l’unité et à la prudence. Mais ce sont des mots qu’il répète depuis qu’il a pris ses fonctions de chef du gouvernement, au printemps dernier», ajoute Juaaka Lyberth, romancier et président des écrivains groenlandais.

Depuis l’élection de Donald Trump, les États-Unis cherchent des relais d’influence au sein de la population de l’île. Le plus connu est Jorgen Boassen, un ancien maçon passé à la célébrité, qui a organisé la courte visite à Nuukdu fils du président américain, Trump Jr. Interrogé par message, il clame aujourd’hui vouloir avant tout l’indépendance du Groen­ land et voit dans les déclarations de la Maison-Blanche de nouvelles opportunités d’y parvenir. « Je ne suis pas inquiet, conclut-il. Le « Bigman» (Donald Trump, NDLR) mène les opérations pour nous. » Au Groenland, il est bien l’un des rares à y croire.

Source : La croix