Les océans, réserves des médicaments du futur
6 mars 2025
6 mars 2025
Si la recherche s’en donne les moyens, les algues, mais aussi les vers, les éponges et les bactéries devraient apporter des molécules précieuses pour notre santé.
Le 1er janvier 2025, l’Année de la mer s’est ouverte en France. Elle doit donner un élan nouveau à l’attention portée aux milieux essentiels que sont les mers et les océans, et nous permettre de mieux les comprendre et de les préserver. Et peut-être de (re)découvrir leur potentiel.
« Nous sommes devenus des hommes grâce à la mer, rappelle Vincent Doumeizel, conseiller océans aux Nations unies et auteur de La Révolution des algues. Mais, il y a douze mille ans, nous avons décidé socialement de nous focaliser sur les ressources de la terre en oubliant celles offertes par la mer. Aujourd’hui, il est nécessaire de se tourner vers elles. »
Parmi ces ressources, les algues et le plancton (une microalgue) pèsent particulièrement lourd. « Rien que le plancton représente 95 % de la biomasse des océans, rappelle le spécialiste. Les algues constituent la plus grande ressource inexploitée du monde. » Aux services que les algues peuvent nous rendre, il ne voit quasiment pas de limites.
Comme certains scientifiques, Vincent Doumeizel en est persuadé : si la recherche s’en donne les moyens, les océans pourraient devenir notre armoire à pharmacie. Les algues, mais aussi tout un bestiaire marin (vers, éponges, bactéries…) pourraient receler des molécules précieuses pour notre santé.
Logique, finalement. Si nous parlons de temps immémoriaux, nous « descendons » en effet d’animaux marins. Et nos organismes en gardent la trace. « Il y a quatre cent cinquante millions d’années, certaines espèces sont sorties des océans pour coloniser la terre. Nous sommes originaires de la mer, et tous les processus physiologiques et métaboliques de notre corps ont été développés initialement en milieu marin », précise Franck Zal, docteur en biologie marine, fondateur en 2007 de la société de biotechnologie Hemarina.
« L’océan est une bibliothèque d’innovation pour notre santé », abonde-t-il. Problème : les « livres » marins ne se trouvent pas à portée de main. « L’exploration marine demande des moyens comme des scaphandriers, des sous-marins. C’est pour cela que l’on commence souvent à explorer l’estran ou la plage. »
C’est sur un petit ver marin, l’arénicole, présent sur les plages du Finistère, que le Dr Zal a misé. Il faut dire qu’il est doté d’une super-molécule : une hémoglobine capable de fixer l’oxygène dans des quantités sans commune mesure avec celle de nos globules rouges.
« Cette hémoglobine extracellulaire peut se lier à 40 fois plus d’oxygène que nos hémoglobines, détaille le scientifique. C’est elle qui lui permet de respirer à marée basse. Il s’est complètement adapté à des problématiques que l’on rencontre tous les jours en médecine : l’ischémie et la reperfusion. »
L’ischémie désigne un état d’asphyxie des tissus par manque d’oxygène et la reperfusion, un apport soudain et excessif d’oxygène suite au « déblocage » de la circulation. Deux situations à haut risque. L’hémoglobine des vers marins, en jouant son rôle de « bouteille d’oxygène » auprès des tissus humains, rend service dans plusieurs indications.
Hemarina a déjà transformé sa découverte en différents produits de santé, actuellement en développement. « Nous avons commencé par montrer, à travers le projet médical HEMO2life, l’utilité de notre molécule dans la préservation des greffons, raconte le Dr Zal. Nous travaillons aussi sur la cicatrisation des plaies hypoxiques [dans lesquelles le sang ne distribue pas assez d’oxygène aux tissus, NDLR] qui aboutissent parfois à des amputations. »
Un trentenaire brûlé à 85 % a bénéficié de cette technologie, également utile dans certaines maladies parodontales. Une étude réalisée par l’Institut des maladies génétiques (Imagine) sur des modèles animaux, et démontrant l’efficacité de cette hémoglobine marine sur la phase dite « crise occlusive » que l’on rencontre chez les patients souffrant de drépanocytose, va faire l’objet d’une publication scientifique.
« Nous sommes la première société qui, à partir d’une idée issue du monde marin, a développé des produits thérapeutiques », souligne le docteur en biologie marine, qui plaide pour une exploitation du potentiel « monstrueux » de nos océans. Si la recherche de solutions thérapeutiques marines demande encore à être musclée, elle progresse.
À LIRE AUSSI Prévenir la maladie d’Alzheimer : l’importance d’un mode de vie sainSelon Business Research Insights, avec un taux de croissance annuel estimé à 8,8 %, le marché mondial des produits pharmaceutiques d’origine marine pourrait passer de 26 milliards d’euros en 2021 à 61 milliards d’euros en 2031. De nombreux espoirs émergent des eaux plus ou moins profondes. La start-up bretonne de biotechnologies Perha Pharmaceuticals vient d’entamer des essais cliniques avec une molécule très prometteuse.
Inspirée par la Leucettamine B, une substance naturelle issue d’une éponge marine, la biotech a développé les Leucettinib-21, qui inhibe une protéine kinase responsable de troubles cognitifs. Le candidat-médicament pourrait corriger des déficits cognitifs observés à la fois chez les patients atteints de trisomie 21 et ceux touchés par la maladie d’Alzheimer.
Noelle Callizot, pharmacologue et directrice de Neuro-Sys, une autre biothèque française, en a la conviction : une des clés thérapeutiques contre les maladies neurodégénératives pourrait se trouver dans la mer. Mais où trouver les molécules « magiques » dans l’infinité des océans ? Elle a pris le parti pragmatique de commencer par des acquis de la médecine traditionnelle. « Nous nous sommes intéressés à des éponges utilisées en cosmétique, explique-t-elle. Le cytosquelette était utilisé. Tout le “lait” – c’est-à-dire les principes actifs – était éliminé. »
En se penchant sur leur composition, elle et son équipe s’aperçoivent de la présence de classes pharmaceutiques très proches de celles renfermées par des plantes traditionnellement utilisées dans des troubles neurologiques. « Cela nous a donné envie d’investiguer un peu plus. »
Neuro-Sys mène actuellement des essais précliniques sur l’animal, dans le cadre de la maladie d’Alzheimer. Parmi les molécules testées, la dictyostatine et ses dérivés, qui semblent montrer un effet anti-protéine Tau – dont l’accumulation est incriminée dans le maladie Alzheimer – et un effet neuroprotecteur. La France, deuxième puissance maritime mondiale, a les cartes en main pour devenir leader de la recherche en mer. Autant surfer sur la vague.