Le potentiel financier de la mer, l’arme des États-océan

 

Réunis aujourd’hui au Caudan Arts Centre pour la conférence Western Indian Ocean (WIO) Futures 2026, scientifiques, diplomates et représentants communautaires d’une dizaine de pays posent les jalons d’une nouvelle gouvernance pour l’océan Indien. Tandis qu’Arvin Boolell dessine la feuille de route maritime, Navin Ramgoolam porte depuis l’Africa Forward Summit une proposition inédite : bâtir une coalition des États-océan pour faire front commun face aux défis maritimes partagés.

Organisée par le Charles Telfair Centre en partenariat avec l’Odysseo Foundation et Curtin Mauritius, la conférence WIO Futures 2026 réunit plus de 20 intervenants venus de différents pays. Placée sous le thème Building a Resilient Ocean Economy through Science, Policy, and Community, elle vise à produire une feuille de route articulée autour de trois axes : la valorisation de la science, la reconnaissance des données communautaires et la capacité d’action des Small Island Developing States dans la gouvernance multilatérale des océans.

Le ministre de l’Agro-industrie, de la sécurité alimentaire, de l’économie bleue et de la pêche, Arvin Boolell, rappelle le poids stratégique de l’espace maritime mauricien. Avec une zone économique exclusive (ZEE) de 2,2 millions de kilomètres carrés – la plus grande d’Afrique et la 20ᵉ à l’échelle mondiale –, l’océan est, pour Maurice, bien plus qu’un horizon : il a vocation à en devenir le moteur premier. Le port traite à lui seul 99,5 % du commerce extérieur du pays. Le ministre dresse l’état des lieux des opportunités émergentes : si le tourisme côtier, la pêche industrielle et le transport maritime maintiennent leur compétitivité, des secteurs en plein essor s’imposent – énergie marine renouvelable, aquaculture, biotechnologie marine, finance bleue. L’objectif du gouvernement est de porter la contribution de l’économie bleue au PIB de 10,5 % à 20 % avant 2035.

 

«Africa Forward Summit»

 

La semaine dernière, lors de l’Africa Forward Summit, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a coprésidé avec le président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, une table ronde sur l’économie bleue. Le chef du gouvernement y a formulé une proposition que Maurice entend désormais porter au plan régional : la création d’une coalition des États-océan, destinée à bâtir une stratégie commune face aux défis maritimes partagés. Navin Ramgoolam a déclaré dans son discours d’ouverture : «Nous partageons un bien commun avec l’Afrique : l’océan. Nous portons aussi les voix des États insulaires. Maurice est un petit État par la terre mais un grand État par la mer.» Il a annoncé la création d’une aire marine protégée autour de l’archipel des Chagos d’une superficie de 645 835 kilomètres carrés.

 

Coalition des États-océan : Qu’est-ce que c’est ?

 

L’ambassadeur de Maurice à Paris, Joël Rault (photo), décrit la Coalition des Étatsocéan comme «une plateforme souple de coopération entre pays qui portent une responsabilité maritime significative, soit parce qu’ils disposent de vastes zones économiques exclusives, soit parce qu’ils administrent d’importants espaces maritimes, soit encore parce qu’ils jouent un rôle stratégique dans la gouvernance des océans.» Il explique que cette idée portée par le Premier ministre ne doit pas rester un thème isolé : «Les enjeux océaniques sont devenus centraux : protection de la biodiversité marine, sécurité maritime, lutte contre la pêche illégale, résilience climatique, routes commerciales, câbles sousmarins, ports, finance bleue, formation et emplois de la mer.»

Joël Rault ajoute que si certains États sont grands par leur PIB, d’autres sont immenses par leur responsabilité océanique : «Il est donc naturel que les pays concernés par ces défis se rapprochent, échangent leurs expériences, mutualisent leurs capacités et portent ensemble des solutions au niveau régional et global.» Selon lui, cette coalition sera orientée vers des projets : «Mobilisation de financements bleus, amélioration de la sécurité maritime, partage de données océaniques, protection des écosystèmes, développement d’infrastructures résilientes, formation aux métiers bleus et création d’emplois liés à la mer.»

Pour Maurice, cette initiative offre plusieurs perspectives. Joël Rault explique qu’elle permettra de renforcer le positionnement du pays comme acteur africain et insulaire de référence en matière de diplomatie bleue : «Maurice n’est pas seulement une île : c’est un État africain de l’océan Indien, doté d’un espace maritime considérable et directement concerné par les grands enjeux océaniques : sécurité maritime, biodiversité, pêche durable, résilience climatique, ports, innovation et économie bleue.»

En ce qui concerne les opportunités économiques, Joël Rault explique : «La coalition permettra de mieux mobiliser la finance bleue, de structurer des projets bancables, de développer les infrastructures portuaires et côtières résilientes, de renforcer l’aquaculture, la pêche durable, la recherche océanique, la surveillance maritime, les services financiers liés à l’océan et les métiers bleus.»

Il ajoute que si Port-Louis accueille une réunion de suivi, l’île ne sera pas seulement un participant à cette dynamique, mais un pays capable de rassembler, de coordonner et d’aider à transformer les idées en projets concrets.Enfin, Joël Rault explique que cette initiative renforcera la crédibilité du pays à l’international :«Elle permettra à Maurice de parler de ce sujet avec une voix constructive au niveau international, aux petits États insulaires, aux partenaires de l’océan Indien et aux institutions internationales, autour d’une proposition positive, pragmatique et non conflictuelle.»

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Questions à… Arvin Boolell, Ministre de l’Agro-industrie, de la sécurité alimentaire, de l’économie bleue et de la pêche

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Comment la «Blue Economy» peutelle faire de Maurice le «hub» africain du «de-risking» et de la finance climatique ?

Le développement portuaire est au cœur du dispositif. La création d’un port insulaire, d’infrastructures de transbordement et la modernisation du port à conteneurs positionneront Maurice comme un nœud logistique incontournable de l’océan Indien. Sur le financement climatique, les petits États insulaires ne représentent qu’environ 1 % des émissions mondiales de carbone mais en subissent les effets les plus dévastateurs. Ils sont fondés à revendiquer des mécanismes de compensation – «blue bonds» et crédits carbone marins.

Au-delà des discours, quels projets précis Maurice entend-il porter avant le prochain sommet en Inde – sécurité maritime, aquaculture, énergie océanique, financement climatique ?

La sécurité maritime est une priorité absolue. Des facilités ont été accordées à l’Inde dans le cadre de la politique «Security and Growth for All in the Region», en complément d’une coopération renforcée avec la France et le Quadrilateral Security Dialogue. Sur le plan halieutique, le thon pélagique – «notre or blanc» – et la pêche démersale ouvrent des perspectives considérables. Le site de Saya de Malha représente un puits de carbone exceptionnel, et le plateau continental partagé avec les Seychelles offre un potentiel majeur pour l’aquaculture, notamment la culture du concombre de mer.

L’«Africa Forward Summit» a mis la souveraineté économique au centre. Maurice dispose d’une immense ZEE jugée sous-exploitée. Quelle est votre feuille de route pour les cinq prochaines années ?

Les opportunités sont réelles, les défis le sont tout autant. La création d’un port de pêche et d’un marché aux poissons, le développement de l’aquaculture en lagon et hors lagon, la recherche biochimique et pharmaceutique menée par le Mauritius Oceanography Institute – ces chantiers constituent autant de priorités. La législation sur l’économie bleue fournira le cadre réglementaire nécessaire. Les discussions avec l’Union européenne sur les seuils de référence pour le thon avancent également.

Source : L’express