Le Canada passe la seconde dans la course aux brise-glaces pour rester « une superpuissance de l’Arctique »
17 mars 2026
17 mars 2026
Le Canada investit dans une nouvelle génération de brise-glaces à la pointe de la technologie pour renforcer sa présence dans l’Arctique, une région stratégique, en première ligne du changement climatique, où les tensions géopolitiques s’intensifient.
ans un immense hangar d’un chantier naval de North Vancouver, des ouvriers meulent de longues poutres métalliques. C’est dans des endroits comme celui-ci, que se construit le plan ambitieux du Canada pour solidifier son statut de « superpuissance » des glaces.
L’extrême nord du Canada est au coeur des priorités du Premier ministre Mark Carney, qui se rend vendredi en Norvège pour observer des exercices militaires dans l’Arctique réunissant des troupes de 14 pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN).
« Le Canada est, et sera toujours, un pays de l’Arctique », a-t-il déclaré avant son départ. « Face à de nouvelles menaces, nous renforçons la collaboration en matière de défense avec nos partenaires de l’Arctique ».
Les inquiétudes liées aux velléités russes ont ravivé l’attention portée à l’Arctique, où les activités militaires s’intensifient.
Le réchauffement climatique accentue également les enjeux stratégiques. La fonte de la banquise ouvre progressivement de nouvelles routes maritimes et rend accessibles des ressources naturelles jusqu’alors difficiles à exploiter.
Les capacités de navigation en Arctique sont donc devenues un élément central: « Nous nous efforçons de réaffirmer notre position de superpuissance en matière de brise-glaces », expose à l’AFP Wesley Wark, expert en sécurité.
Deux nouveaux navires sont actuellement en construction, chacun pour un coût supérieur à trois milliards de dollars canadiens (2,2 milliards de dollars américains).
Celui qui voit le jour à North Vancouver sera « le joyau de la couronne », déclare à l’AFP Eddie Schehr, vice-président de la production du groupe Seaspan.
Il est attendu pour 2032. L’autre, assemblé en partie en Finlande, devrait être livré en 2030.
Ils doivent remplacer progressivement une flotte vieillissante qui assure depuis des décennies les missions de souveraineté, de ravitaillement et de sécurité maritime dans les eaux arctiques.
Cette modernisation avait été engagée avant le retour au pouvoir du président américain Donald Trump. Mais les relations parfois tendues entre les deux voisins ont contribué à replacer la question arctique au centre du débat.
Mark Carney a évoqué à plusieurs reprises les nouveaux risques posés par les États-Unis. Lors de la dernière campagne électorale, il avait accusé Donald Trump de vouloir affaiblir le Canada, affirmant que le président américain cherchait à « nous briser afin que l’Amérique puisse nous posséder ».
D’abord démontrer sa capacité à contribuer à « la sécurité collective de l’OTAN » dans une région où l’activité des Russes, qui possèdent la plus grande flotte de brise-glaces au monde, suscite une inquiétude croissante.
Ensuite garder à l’esprit que « les États-Unis eux-mêmes représentent potentiellement un danger pour la sécurité canadienne ».
Car Donald Trump lui-même a plusieurs fois évoqué l’annexion du Canada.
Et mardi, il s’est à nouveau moqué de Carney en le qualifiant de « gouverneur » d’un État américain, renouvelant une raillerie qu’il adressait avant à l’ancien Premier ministre Justin Trudeau.
Pour M. Wark, le risque d’un affrontement militaire direct entre les deux pays est peu probable, mais le danger immédiat serait que Washington considère Ottawa incapable d’assurer la défense de l’Arctique et intervienne directement avec son armée dans la région.
« Le renforcement de la puissance militaire canadienne est en partie motivé par ces préoccupations américaines », ajoute l’expert.
Contrairement à Moscou, Ottawa ne prévoit pas d’armer ses nouveaux brise-glaces. Les navires sont néanmoins conçus pour opérer toute l’année dans les conditions extrêmes de l’Arctique.
Ils seront utilisés pour la surveillance, la collecte de renseignements, les missions de sauvetage ainsi que pour soutenir les activités scientifiques dans la région.
Après l’abolition de la taxe carbone imposée aux particuliers et la construction d’un nouvel oléoduc dans l’Alberta juste après sa nomination, l’entrée du Canada dans la course aux brise-glaces marque un énième recul par rapport aux promesses environnementales faites par Mark Carney lors de sa campagne électorale.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la fonte des glaces ne rend pas la navigation plus aisée en Arctique. Sous l’effet du réchauffement climatique, la banquise se disloque et d’épais morceaux de glace se déplacent de manière chaotique sur les routes maritimes.
Comme le Canada, les pays qui souhaitent renforcer leur présence en Arctique, ont alors besoin de plus de brise-glaces à mesure que la planète se réchauffe.
Et, bien que leur présence soit réglementée par le Code polaire de l’Organisation maritime internationale (2017), la prolifération de ces navires représente de nombreux dangers pour les écosystèmes arctiques.
L’interdiction complète d’utiliser du fioul lourd pour faire avancer les brise-glaces en Arctique n’est entrée en vigueur qu’en 2024, et les risques de marée noire restent très élevés. Lors de son investiture, le Premier ministre canadien avait pourtant déclaré vouloir faire du Canada « une superpuissance énergétique, tant dans le domaine des énergies propres que dans celui des énergies conventionnelles ».
Si le code impose des limites strictes sur le rejet de déchets en mer, dans la réalité les contrôles sont très difficiles pour les communautés côtières de l’Arctique, qui disposent de peu de moyens de surveillance.
La présence de brise-glaces met également en danger la faune locale, particulièrement les cétacés (baleines, narvals, bélugas) qui communiquent entre eux grâce à des signaux sonores et sont très sensibles au vacarme causé par l’arrivée de ces géants de fer.