L’année 2024, une catastrophe pour la Grande Barrière de corail ? « Comme des feux de forêt sous l’eau », alertent les scientifiques
1 août 2025
1 août 2025
L’équilibre thermique des océans vacille, mettant à rude épreuve les coraux dans toutes les latitudes. Des milliers d’espèces marines perdent leur habitat pendant que les chercheurs luttent contre une crise sans précédent.
Sous les eaux translucides de la Grande barrière de corail, un bouleversement invisible à l’œil nu est en train de s’accomplir. Ce qui fut longtemps un sanctuaire de biodiversité s’éteint lentement, frappé par des températures marines hors normes. Loin de se limiter à un épisode localisé, le blanchissement massif des coraux s’impose désormais comme un phénomène global, dont l’ampleur et la vitesse inquiètent les scientifiques. Derrière ce déclin silencieux se dessine un basculement climatique qui dépasse les frontières des océans.
Au large du Queensland, les eaux turquoise qui bordent Lady Elliot Island semblent paisibles. Pourtant, sous la surface, le paysage a perdu ses couleurs. Le corail blanchi, figé par la chaleur, trahit un été austral sans équivalent. En février, cinq récifs situés aux extrémités nord et sud de la Grande barrière ont été touchés simultanément. Ce constat, rapporté par CNN sur place, révèle l’intensité de la vague de chaleur marine.
« Ce qui se passe actuellement dans nos océans est comparable à des feux de forêt sous l’eau », a commencé Kate Quigley, chercheuse principale à la fondation Minderoo, en Australie. « Le réchauffement climatique va être tel que nous atteindrons un point de non-retour, et nous ne pourrons pas revenir en arrière. »
Les biologistes connaissent bien le phénomène. Sous l’effet d’une température anormalement élevée, les coraux expulsent les algues symbiotiques de leurs tissus, perdent leur couleur et leur principale source d’énergie. Selon le Great Barrier Reef Marine Park Authority, l’été 2024 a battu tous les records de température dans la région, précipitant des colonies entières vers la mort. Le stress thermique a atteint des seuils inédits, comparables à des incendies silencieux sous l’eau, comme l’a décrit la chercheuse Kate Quigley de la Minderoo Foundation.
Cette saison destructrice marque un point de bascule dans l’histoire climatique de ce site classé au patrimoine mondial. Là où les visiteurs admiraient un foisonnement de vie sous-marine, les scientifiques parlent désormais de silence, de deuil et d’urgence.
Ce drame ne se limite plus aux côtes australiennes. D’après la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), plus de 54% des zones coralliennes de la planète ont été touchées par le phénomène au cours des douze derniers mois. Dans une déclaration conjointe avec l’International coral reef initiative, l’agence américaine a confirmé l’existence d’un événement global, le quatrième depuis la fin des années 1990. Les archipels de Polynésie, la mer Rouge, l’Indonésie ou encore les Seychelles subissent également ces pertes silencieuses.
Le phénomène est alimenté par une hausse continue de la température des océans, dopée par l’activité humaine et le retour d’El Niño. Ces derniers mois, les capteurs satellites ont relevé des anomalies thermiques persistantes, poussant la NOAA à redessiner ses cartes d’alerte en y ajoutant trois nouveaux niveaux. Le programme Coral Reef Watch, dirigé par Derek Manzello, estime que la zone concernée progresse d’environ 1% chaque semaine.
Ce qui frappe aujourd’hui les chercheurs, c’est la simultanéité et l’ampleur de ces blanchissements. En Floride, dans les Caraïbes, à l’est de l’Afrique comme au sud du Pacifique, les récifs cèdent les uns après les autres. La directrice de l’Australian Institute of Marine Science, Selina Stead, rappelle que les récifs agissent aussi comme des boucliers côtiers et des sources de protéines pour un milliard d’humains. Leur effondrement signerait l’appauvrissement brutal de communautés entières.
Face à l’ampleur de la crise, les initiatives de sauvetage se multiplient. En Nouvelle-Galles du Sud, l’équipe de Peter Harrison à l’Université Southern Cross a mis en place un programme de fécondation in vitro corallienne. Le procédé consiste à collecter les œufs de coraux sains, à en cultiver les larves, puis à les relâcher sur les zones endommagées. Cette technique artisanale pourrait à terme s’appuyer sur des outils d’intelligence artificielle pour cibler plus efficacement les récifs en détresse.
D’autres chercheurs misent sur la sélection de souches plus résistantes à la chaleur. Ces “super coraux” sont testés dans les bassins expérimentaux de l’AIMS, mais leur déploiement à grande échelle reste un défi logistique et écologique. Ces solutions ne sont pourtant que des remparts temporaires si les émissions de gaz à effet de serre continuent de grimper.
La tension grandit entre efforts de recherche et inertie politique. En 2023, l’Australie a approuvé l’ouverture de quatre nouvelles mines de charbon, tout en finançant massivement des projets de restauration des récifs. Cette contradiction, dénoncée par Greenpeace et son directeur David Ritter à CNN World, symbolise un écart grandissant entre discours écologique et réalité énergétique. Même si le pays vise 82% d’énergies renouvelables d’ici 2030, le calendrier climatique ne laisse plus place aux demi-mesures.
Dans les profondeurs silencieuses des récifs blanchis, la trajectoire actuelle résonne déjà comme un avertissement. Pour ceux qui plongent encore dans ces paysages fantomatiques, chaque expédition est une course contre la montre. Leurs relevés, leurs gestes, leurs semences coralliennes sont devenus les derniers remparts d’un monde qui se meurt sans bruit.