La fin des requins

 

Le gros requin bouledogue mesure jusqu’à 3,40 m. Il pèse plus de 200 kg. Rien de très rassurant. Une masse compacte, silencieuse, visqueuse, qui glisse dans l’eau sans prévenir…

Or une étude récente consacrée à ces requins, menée notamment par la University of Exeter et publiée dans la revue Animal Behaviour, vient ébranler la représentation bien ancrée que nous nous faisons de ces carnassiers.

Pendant six ans, des chercheurs ont observé près de 200 de ces requins dans une réserve marine des Fidji. Ils ont appris à les reconnaître, à les distinguer les uns des autres, à noter leurs présences, leurs interactions.

Je ne peux m’empêcher d’entendre dans ma tête Charles Tisseyre articuler, comme dans son émission, Découverte, un très sonore « fas-ci-naaant ».

Mais revenons à nos requins.

Cette étude révèle un décalage frappant entre le mythe du prédateur solitaire — façon grand requin blanc de Jaws — et des existences en réalité beaucoup plus sociales. De quoi troubler nos représentations habituelles, et peut-être même la manière dont nous croyons reconnaître la violence.

La figure du requin représente dans nos sociétés une ombre portée de nos propres peurs. Elle renseigne moins sur lui que sur nous. En fait, elle agit plutôt comme un écran sur lequel nous projetons ce que nous redoutons sans le nommer.

S’y loge une peur ancienne, presque abstraite, à laquelle nous donnons un corps. Des menaces simples, lisibles, dont le pouvoir se sert pour ordonner le monde et justifier son emprise. D’un côté, les bons. De l’autre, les méchants.

L’agent secret, le beau film de Kleber Mendonça Filho sur la mémoire de la dictature et de la violence politique au Brésil, ne convoque pas pour rien Jaws, le classique de Steven Spielberg. Jaws rappelle ce qui, dans nos relations sociales, crée peut-être le plus d’anxiété et de peur : la figure du prédateur implacable.

On en trouve une autre version classique chez Hobbes. Sa formule est connue : « l’homme est un loup pour l’homme ». Elle suppose un monde où chacun redoute l’autre, où la menace du conflit est constante — où l’insécurité n’est pas un accident, mais un état presque naturel — et où seul un pouvoir fort, celui d’un quasi-tyran nommé Léviathan, peut contenir cette violence.

Le Léviathan ne se contente pas de répondre à la peur : il en dépend. Il en est, de ce fait, aussi l’organisateur. C’est un pouvoir qui a besoin de prédateurs pour rendre sa propre puissance légitime et nécessaire. Il lui faut des figures nettes, des menaces reconnaissables, des ennemis à hauteur d’angoisse, quitte à les simplifier, voire à les fabriquer de toutes pièces. À force de réduire le monde à des silhouettes grossières, il en vient à imposer une lecture tronquée du réel, en balayant sous le tapis la complexité et la réflexion au profit d’un culte de l’action pour l’action.

 

Créer ce qu’on prétend dénoncer — la peur, la violence — nous ramène à un mode de gouvernement dont Washington offre aujourd’hui le triste exemple. Un exemple pour le moins frappant, si on peut dire.

Or pas plus les loups que les requins ne correspondent à cette image. Ils vivent en groupes, coopèrent, élèvent leurs petits. Le « loup solitaire » existe, mais reste une exception. Comme le requin du film Les dents de la mer, il ne constitue pas la norme.

En campagne de promotion pour son nouveau livre, Combat toujours perdant, l’écrivain Michel Houellebecq, figure aimée par la droite française, critique la formule de Hobbes : « Je connais la formule de Hobbes, mais Hobbes ne connaissait rien aux loups. Les loups ne sont pas des loups pour les loups. Leur espèce est très solidaire, et bien organisée. »

Et Houellebecq d’ajouter que « les loups, par exemple, ont un système de retraite par répartition »…

L’image est simpliste, caricaturale, mais elle rappelle au moins que nous projetons volontiers sur l’animal des schémas qui disent d’abord quelque chose de nous-mêmes : une manière de distribuer les rôles, de désigner qui menace et qui protège, d’affirmer qui doit être contenu et qui peut gouverner. Comme dans les fables de La Fontaine. Des récits courts pour structurer des peurs longues.

 

Ce que nous avons longtemps pris pour une nature brutale et désocialisée chez certains animaux relève d’une simplification, voire d’une projection. La frontière entre sauvagerie et société se brouille. Les figures mêmes que nous mobilisons pour penser la violence et la solitude, comme le loup et le requin, se révèlent engagées dans des relations soutenues, complexes.

La violence existe. Personne ne suggère de se jeter dans la gueule du loup ni de finir en casse-croûte pour requin. Mais derrière les figures largement fabulées de prédateurs solitaires, il existe des relations, des proximités, des formes de vie partagée.

Pendant que nous projetons sur d’autres vivants une violence supposée naturelle, nous sommes capables, de notre côté, d’en produire à une tout autre échelle, jusque dans ces paysages de champs pétroliers qui brûlent sous les bombes, avec leurs panaches de fumée toxique qui montent dans un ciel aux allures d’enfer.

« De tous les animaux de la création, l’homme est le seul qui boit sans soif, qui mange sans avoir faim et qui parle sans avoir quelque chose à dire », disait John Steinbeck. Il aurait pu ajouter que l’humain, ce drôle d’oiseau, est le seul à souiller son nid jusqu’à rendre sa vie de plus en plus impossible.

À force de nourrir des fables peuplées de loups et de requins, nous avons fini par nous comporter comme ces figures menaçantes que nous avons nous-mêmes fabriquées, comme pour mieux nous convaincre de leur réalité pourtant fabulée et nous dispenser de regarder ce qui les a rendues si présentes.

Hobbes demeure ce grand penseur des conservateurs. Il a durablement structuré un imaginaire où le conflit et la violence fondent l’ordre. Peut-être est-il temps d’aller voir ailleurs ce qui pourrait mieux rendre la vie à l’emprise du bonheur. Peut-être est-il temps d’aller voir du côté de ce qui relie plutôt que de ce qui sépare.

Source : Le devoir