L’« Hermione », réplique du bateau de La Fayette, risque de ne plus jamais voguer

 
L’association propriétaire du navire, réplique de celui utilisé par La Fayette pour porter secours aux insurgés américains, croule sous les frais d’un chantier de rénovation lancé à Anglet, dans les Pyrénées-Atlantiques. Un rassemblement a lieu samedi 10 janvier au Pays basque.

La silhouette superbe de l’Hermione voguant toutes voiles gonflées de fierté le long des côtes américaines, c’était en 2015, deux siècles et demi après que le corps expéditionnaire français mené par le célèbre marquis de La Fayette (1757-1834) avait traversé l’Atlantique pour porter secours aux insurgés de George Washington contre la couronne d’Angleterre. L’image était belle, le rêve, trop court.

Presque douze ans après sa première sortie en mer, au terme d’un chantier hors normes de dix-sept ans, la réplique de la « frégate de la liberté » cherche à son tour son sauveur. L’association Hermione-La Fayette, propriétaire et armateur, a décrété la « mobilisation générale » et organise un rassemblement, samedi 10 janvier, au port de commerce de Bayonne, à Anglet (Pyrénées-Atlantiques), où se trouve le bateau depuis 2021. 

En ouvrant exceptionnellement le chantier de restauration au public, fermé pour la saison le 5 janvier, l’association compte sensibiliser l’opinion sur le sort de l’Hermione, menacée de demeurer en cale sèche au Pays basque, loin de son port d’attache, Rochefort (Charente-Maritime). « Nous vivons un moment critique », confirme au Monde Emilie Beau, directrice générale de l’association, engagée depuis le 18 septembre 2025 dans une procédure de redressement judiciaire, à la suite d’une cessation des paiements en avril de la même année. Depuis la dernière navigation de la frégate, en Normandie en 2019, pour le 75e anniversaire du Débarquement, les mauvaises surprises se succèdent.

Alors que cet ambassadeur maritime était en carénage à La Rochelle, pour préparer un voyage en Europe du Nord au printemps 2022, avec le soutien d’Atout France, promoteur touristique national, des éclats dans le bois à l’arrière et à l’avant de la coque, sous la ligne de flottaison, ont révélé la présence de champignons xylophages. Décision a été prise d’envoyer le voilier en réparation au port d’Anglet, équipé d’un radoub, un bassin permettant la mise à sec de la coque. Mais, face à l’ampleur des dégâts et à l’envolée des coûts des devis, l’association s’est trouvée dans l’incapacité de financer la poursuite des travaux. « La restauration de la coque est estimée à 10 millions d’euros, précise Emilie Beau. Nous avons déjà investi 5 millions et on a fait plus de la moitié des travaux.»

La partie structurelle de l’arrière est aujourd’hui refaite, et la partie avant, où les allonges d’écubier (des composantes de la coque) doivent être remplacées, est « bien avancée ». Le fond du navire est à l’air libre pour pouvoir être asséché et débarrassé des champignons. Il restera à vérifier qu’il ne subsiste pas de « foyer » dans les pièces centrales, avant d’entamer le bordage (le revêtement extérieur de la coque), le calfatage, qui assure l’étanchéité, et la remise en place du lest et des équipements, pour pouvoir reprendre la mer. Au total, « 90 % du bateau est en très bon état », souligne Emilie Beau. L’association a beau se réjouir que « près de trois fois plus de personnes ont fait un don à l’association en 2025 qu’en 2024, avec plus de 430 000 euros de dons récoltés, dont 130 000 euros sur la campagne de fin d’année (novembre-décembre) », c’est encore loin d’être suffisant. Même si elle a obtenu la défiscalisation des dons en 2023 en étant classée d’intérêt général, elle doit encore réunir 5 millions d’euros afin de terminer le chantier et faire en sorte que l’Hermione puisse « flotter a minima » pour quitter Bayonne.

Achever les réparations

Son chiffre d’affaires annuel de 1,5 million d’euros, généré par les cotisations des 2 000 adhérents, la billetterie des visites, ou encore les formations à l’adresse des fondations privées et des organismes publics, ne lui permet pas de supporter seule ce projet. Des partenaires publics ont déjà mis la main à la poche, notamment le conseil régional de Nouvelle-Aquitaine (750 000 euros), le conseil départemental de la Charente-Maritime (539 000 euros) et la communauté d’agglomération Rochefort Océan (315 000 euros). Pour la première fois, l’Etat a contribué (1,5 million d’euros). Le contexte économique et les difficultés de l’association ont toutefois refroidi leur enthousiasme. Ainsi le conseil départemental et l’agglomération ont-ils, en 2025, refusé de verser la dernière part de leur subvention, soit près de 360 000 euros à eux deux. Un « coup dur », confie Emilie Beau, qui préfère saluer le soutien indéfectible de la région et celui, récent, de l’Etat. « C’est un événement inédit, remarque-t-elle, un peu comme l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Si on arrive à sortir de cette impasse, à assurer une exploitation du bateau, il continuera à naviguer. »

Revoir l’Hermione à flot, c’est le souhait des potentiels repreneurs qui se sont manifestés auprès du mandataire judiciaire après l’ouverture de la procédure collective. Un projet a été présenté par une poignée d’anciens gabiers (marins des mâts) du navire, à la tête d’une Association pour la reprise de la frégate. Le second projet est porté par Tugdual Jaouen, petit-neveu de Michel Jaouen, prêtre et figure du monde de la mer. Il propose de « calquer l’association sur une entreprise maritime » qui percevrait des cotisations contre des droits à naviguer, comme il l’a annoncé à Sud Ouest. Aucune de ces offres n’est financée.

Ambassadeur chargé des pôles et des enjeux maritimes, président du Centre international de la mer, installé à la Corderie royale de Rochefort, partenaire historique de l’Hermione, Olivier Poivre d’Arvor tient à ramener la frégate « par tous les moyens », quitte à en faire un bateau-musée. Un projet est en cours d’étude. « J’aurais aimé naviguer à son bord, je n’en ai pas eu l’occasion », souffle Hervé Blanché, maire (Les Républicains) de Rochefort, qui ne veut pas « endetter la ville » pour sauver l’Hermione. Pour l’association, dont le sort sera scellé au tribunal le 28 janvier, une course contre la montre est engagée. « Si on ne veut pas que la situation déficitaire dure dix ans, il faut mettre le paquet », prévient Emilie Beau, qui n’a pas renoncé à voir l’Hermione participer en 2026 aux 400 ans de la marine nationale et aux 250 ans de l’indépendance américaine, voire aux Jeux olympiques de Los Angeles, en 2028.

Source : Le Monde