Investir dans l’économie bleue en Méditerranée : Promesses, défis et urgence d’agir (Pistes et barrières discutées au Forum Change Now)
3 avril 2026
3 avril 2026
La Méditerranée est à un tournant critique, partagée entre sa biodiversité exceptionnelle et sa position de l’une des mers les plus polluées au monde, notamment par les déchets plastiques. Comment financer efficacement les solutions capables d’inverser la tendance ? Le 31 mars, lors du Workshop « Action Group – Mediterranean region as a pilot to address plastic in coastal ecosystems » organisé au Forum Change Now (Grand Palais, Paris), investisseurs, philanthropes, représentants publics et acteurs de l’économie bleue se sont réunis pour identifier les freins et les leviers d’investissement face à la pollution plastique en Méditerranée.
Piloté par Rym Benzina (Saison Bleue), Philippe Masset (ADEME/CIRCEMED) et Flore Latournerie (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères), l’échange a mis en lumière la nécessité de distinguer clairement investissement et philanthropie : nombre de solutions océaniques demeurent aujourd’hui subventionnelles plutôt qu’investissables selon des critères financiers classiques. Annegien Blokpoel a rappelé que la transition du « nice to have » au « need to have » dépend souvent d’un cadre réglementaire et prend généralement deux à trois ans après l’entrée en vigueur d’une loi.
Recyclage, bioplastiques, technologies de dépollution, économie circulaire et innovation sociale : les initiatives ne manquent pas. Pourtant, près de 95 % de ces projets relèvent davantage du financement public ou philanthropique que de l’investissement privé, avec des modèles économiques fragiles et une capacité à passer à l’échelle limitée. Un décalage majeur : les investisseurs cherchent des rendements, tandis que les porteurs de projets poursuivent avant tout un impact environnemental.
Parmi les approches prometteuses, notons le recyclage industriel au Kenya, fournissant des granulés à des multinationales engagées, ou la production de bioplastiques au Mexique à partir de résidus de cellulose.
La réglementation est un levier décisif. L’expérience montre que les marchés évoluent réellement lorsque des contraintes sont imposées : interdictions, quotas, normes ou sanctions financières. Un cadre réglementaire fort incite les entreprises et les investisseurs à transformer leurs pratiques, et l’adoption d’un traité international sur le plastique pourrait créer un environnement plus prévisible et incitatif.
Un autre défi majeur réside dans la confusion entre philanthropie et investissement. La philanthropie vise un impact sans retour financier direct, tandis que l’investissement exige une rentabilité adaptée au risque. Pour combler cet écart, de nouveaux modèles émergent, comme le « blended finance », combinant capitaux publics, privés et philanthropiques.
Ce type d’approche permet de réduire le risque pour les investisseurs, de soutenir les phases précoces des projets et de faciliter leur passage à l’échelle. Cyrille Antignac (Water Unite Impact) a insisté sur le rôle de la philanthropie comme catalyseur, pour absorber le risque ou fournir des garanties de première perte.
Malgré ces défis, des signaux positifs apparaissent. De grandes entreprises, notamment dans les secteurs de la consommation et de l’hôtellerie (Christine De Charette d’Accor a illustré les défis à grande échelle), s’engagent de plus en plus dans la réduction du plastique. Elles deviennent ainsi des clients pour les solutions innovantes, des accélérateurs de marché et des partenaires stratégiques pour les startups.
Au-delà de l’environnement, la gestion du plastique touche aussi des millions de personnes, notamment dans les pays du Sud. Le secteur informel de la collecte de déchets représente une source de revenus essentielle, mais souvent précaire. Les solutions les plus pertinentes sont donc celles qui intègrent une dimension sociale, avec la structuration des filières, l’amélioration des conditions de travail et la création d’emplois durables.
La Méditerranée illustre parfaitement la complexité du problème. Les pays du Nord disposent de ressources financières et réglementaires avancées, tandis que ceux du Sud font face à des contraintes économiques et institutionnelles plus fortes. Cette asymétrie rend difficile la mise en place d’une stratégie commune, mais la pollution ne connaît pas de frontières. Une réponse efficace suppose donc une coopération renforcée, un partage des bonnes pratiques et des mécanismes de financement adaptés aux réalités locales.
Au-delà des outils techniques et financiers, plusieurs acteurs insistent sur la nécessité de construire une vision collective. Imaginer une Méditerranée restaurée, riche en biodiversité, où l’économie circulaire serait pleinement opérationnelle, constitue un moteur essentiel pour mobiliser les acteurs. L’objectif dépasse la simple collecte de fonds. « Il faut créer un rêve collectif pour ramener les poissons en Méditerranée », propose un participant, rappelant que 90% des espèces ont disparu. Cette vision mobilisatrice pourrait catalyser investissements publics et privés.
Les participants ont appelé à renforcer la coopération Nord-Sud en Méditerranée, à développer des instruments hybrides mêlant subvention, capital d’impact et garanties, et à préparer des rencontres ciblées entre investisseurs et fournisseurs de solutions pour accélérer la mise à l’échelle.
La lutte contre la pollution plastique en Méditerranée ne souffre pas d’un manque d’innovations, mais d’un déficit de structuration. Pour passer à l’échelle, il est indispensable de clarifier les modèles économiques, de renforcer la réglementation, de mobiliser les financements hybrides et de coordonner les acteurs publics et privés. Le Forum Mondial de la Mer-Bizerte, prévu les 24 et 25 septembre 2026, a été annoncé comme prochaine étape pour présenter les résultats du Plastic Med Lab et mettre en relation solutions opérationnelles et financiers.
Parmi les noms cités : Rym Benzina, Philippe Masset, Flore Latournerie, Sophie Biro, Agathe Laurent, Alexis Marant, Cyrille Antignac, Elise Aloy, Céline Schulze, Annegien Blokpoel, Christine De Charette, Ani Movsessiyan, Céleste Del Vecchio.
La Saison Bleue