« Ils se font tirer dessus comme des lapins » : dans le détroit d’Ormuz, la détresse des marins bloqués sous le feu iranien

 

Alors que le cessez-le-feu a été prolongé, 20 000 marins sont toujours coincés dans ce gigantesque entonnoir maritime, dont une cinquantaine de Français. Entre la peur des missiles et la faim qui s’installe, franceinfo vous raconte leur quotidien de l’intérieur.

« Sepah Navy, Sepah Navy ! Ici le patrouilleur Sanmar Herald ! Vous êtes en train de me tirer dessus ! Laissez-moi faire demi-tour ! » Capté sur les fréquences maritimes, samedi 18 avril, l’échange audio(Nouvelle fenêtre) fait froid dans le dos : on entend l’impuissance du capitaine d’un pétrolier indien, implorant les forces iraniennes de ne pas viser son équipage, pris au piège du détroit d’Ormuz. « Vous m’avez donné l’autorisation de partir. Mon nom est le deuxième sur votre liste ! », hurle-t-il en détresse.

Quelques heures plus tard, nouvel incident : un navire de l’armateur français CMA CGM vient d’essuyer « des tirs de semonce ». L’équipage est sain et sauf, mais « très, très choqué », souffle à franceinfo un employé du transporteur maritime. Un nouveau drame a été évité de peu, mercredi, lorsqu’un porte-conteneurs battant pavillon libérien a à son tour été visé par des tirs iraniens au large d’Oman.

Voilà plus de cinquante jours que le détroit d’Ormuz, par lequel transite 20% du pétrole et du gaz naturel de la planète(Nouvelle fenêtre), s’est transformé en une sorte de ligne de front. Les bateaux sont devenus des cibles, et les personnels navigants des victimes collatérales. Depuis le début des frappes de la coalition israélo-américaine, le 28 février, dix marins ont déjà perdu la vie(Nouvelle fenêtre), d’après le décompte de l’Organisation maritime internationale (OMI), qui répertorie aussi près d’une trentaine d’incidents.

 

« J’ai peur pour eux »

 

Alors que le cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran a été prolongé mardi, l’OMI estime à plus de 20 000 le nombre de marins encore présents dans les eaux du Golfe. Parmi eux, « cinquante » sont de nationalité française, estime Emmanuel Chalard, secrétaire général de la Fédération des officiers de la marine marchande (FOMM-CGT). Ils sont actuellement à bord d’un câblier appartenant à l’armateur Louis-Dreyfus ou sur l’un des deux porte-conteneurs de CMA CGM, précise-t-il.

« La vérité ? C’est franchement extrêmement compliqué d’avoir de leurs nouvelles, regrette le responsable syndical. En plus du danger qu’ils courent dans la zone, ils n’ont aujourd’hui aucune visibilité sur ce qu’il va se passer pour eux dans les semaines à venir. C’est très inquiétant. On demande aux armateurs de faire venir des gens qui sont formés aux théâtres de guerre sur ces navires. »

Un employé d’un célèbre armateur français enrage lui aussi : « Les collègues se font tirer dessus comme des lapins, alors qu’ils ne font que leur métier. Tous les jours, j’ai peur pour eux. C’est intenable comme situation. Samedi, quand j’ai appris qu’un porte-conteneurs CMA CGM avait été ciblé, je me suis dit : ‘Eh voilà, ça devait mal finir…' »

« Les drones nous survolaient. On entendait plein de détonations, d’interceptions, raconte anonymement au Monde(Nouvelle fenêtre) un marin français qui vient de passer trois semaines dans la zone. Ce qui était assez surprenant, c’est que, de là où on était, on nous disait qu’on était en sécurité, qu’on ne risquait absolument rien. La différence entre ce qu’il [l’employeur] nous disait et la réalité était sidérante. »

 

Des marins désemparés et des services d’assistance débordés

 

Ancrés en mer ou à quai dans les ports de la région, plusieurs centaines de bateaux sont toujours à l’arrêt dans le détroit d’Ormuz, comme isolés du reste du monde. Depuis bientôt deux mois, la carte de Marine Traffic(Nouvelle fenêtre), qui permet de scruter en direct la circulation maritime, ressemble à une gigantesque fourmilière de points lumineux qui ne bougent pas d’un mille.

Situation des bateaux bloqués dans le détroit d'Ormuz, le 21 avril 2026. (MARINE TRAFFIC)
Situation des bateaux bloqués dans le détroit d’Ormuz, le 21 avril 2026. (MARINE TRAFFIC)

Les plus gros armateurs disposent de leur propre cellule de crise pour accompagner au mieux leurs marins. Pour les autres, des services d’assistance téléphonique sont mis en place depuis la terre ferme. La boîte mail et le WhatsApp d’urgence de la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF) sont littéralement inondés de messages d’équipages. « On est complètement débordés, ça tombe jour et nuit, souffle Mohamed Arrachedi, coordinateur de la plateforme, en charge du monde arabe et de l’Iran. « Je reçois des appels à trois ou quatre heures du matin. Ils m’appellent dès qu’ils ont accès à internet. »

Depuis le début de la guerre, « on a déjà été sollicités entre 1 800 et 2 000 fois par des marins. Des Philippins, des Géorgiens, des Ukrainiens, des Egyptiens, des Ethiopiens… », liste-t-il.

Dimanche, il est resté au téléphone quarante-cinq minutes avec deux marins birmans qui n’ont pas touché le moindre centime de salaire depuis dix mois. Leur bateau devait repartir d’Oman, et traverser le détroit d’Ormuz, direction l’Iran. « J’entends encore leur voix, ils avaient vraiment, vraiment peur de repartir, se souvient Mohamed Arrachedi. J’ai essayé de joindre leur armateur au téléphone : pas de réponse. Puis par mail : pas de réponse non plus. »

Les mails reçus jettent une lumière crue sur un quotidien chamboulé. Certains marins racontent qu’ils dorment habillés, « au cas où ». Ils s’allongent plutôt dans les couloirs, le plus loin possible des hublots, et prière d’éteindre les lumières pour éviter d’être repérés. A bord, le moindre bruit peut faire penser à un missile.

D’ailleurs, les messages sont parfois accompagnés de vidéos, comme des preuves matérielles que l’on glisse dans un dossier. On y distingue le bourdonnement des drones, le vrombissement des avions de combat ou le crépitement des flammes après une explosion.

 

« Il nous reste 167 tonnes d’eau disponible »

 

De plus en plus de marins s’inquiètent également du manque de provisions à bord. « Certains bateaux sont immobilisés depuis des semaines, et ils n’avaient pas prévu ce scénario. Les réserves se vident », constate Mohamed Arrachedi. Des marins se disent contraints de pêcher pour avoir de quoi manger.

Plus critique encore : économiser l’eau douce. Sur des images que France Télévisions a obtenues, des équipages se filment, tenant minutieusement les comptes : « Si on fait le calcul, il nous reste 167 tonnes d’eau disponible. Hier, on n’a utilisé que 3 tonnes. On surveille ça très près, chaque jour ».

Cheveux au vent, le marin grec Vaggelis Dimakis a lui aussi donné un aperçu de son quotidien en mer pendant plusieurs jours. A la façon d’un journal de bord, il s’est filmé depuis le pont de son pétrolier, avant de publier les vidéos sur son compte TikTok. « Là, on est en train de passer par le pire endroit pour un navire : au large de l’Iran. Nous sommes en train de passer le détroit d’Ormuz », décrit l’ingénieur, dans l’un des contenus que franceinfo a pu consulter.

Le marin grec Vaggelis Dimakis se filme à bord de son pétrolier depuis les eaux du détroit d'Ormuz. (FRANCEINFO / TIKTOK)
Le marin grec Vaggelis Dimakis se filme à bord de son pétrolier depuis les eaux du détroit d’Ormuz. (FRANCEINFO / TIKTOK)

« En plus des roquettes, des missiles et des drones, nous devons faire face à beaucoup de choses. Il faut rationner notre consommation d’eau, de nourriture et de carburant », confie-t-il dans une autre vidéo. Est-ce le signe de la tension qui règne sur place ? Ses vidéos étaient devenues inaccessibles mardi, et son compte introuvable. Contacté, le marin grec n’a pas répondu à nos sollicitations.

Source : France info