Guerre au Moyen-Orient : comment le plastique et la chimie, ingrédients-clés de l’économie, alimentent l’inflation
3 avril 2026
3 avril 2026
Entre la flambée des cours des hydrocarbures et la paralysie du détroit d’Ormuz, ce fabricant tricolore de peintures, de vernis et de lasures pour les sols, des produits qui reposent essentiellement sur des matières de base dérivées du pétrole, a vu ses coûts de production grimper en flèche. « En dix jours, le prix des résines, qui constituent de 40 à 60 % des matières premières de nos produits, a augmenté de 15 à 30 %, les solvants, autres éléments indispensables, ont pris 50 % et ainsi de suite », relève le chef d’entreprise. Et la facture pourrait encore s’alourdir ces prochaines semaines si le conflit perdure.
La société rhônalpine est loin d’être la seule à faire ce constat. Depuis un mois, c’est toute l’industrie dépendant de la chimie qui subit de plein fouet ce choc des prix. Méthanol, acétone, urée, ammoniac, polypropylène, polyéthylène, soufre, brome… la liste des produits dont les coûts s’envolent ne cesse de s’allonger, au point qu’il devient difficile d’en fournir un inventaire exhaustif.
Le quasi-blocage du détroit d’Ormuz, en déstabilisant le trafic mondial de gaz et de pétrole, tous deux indispensables à la production d’intrants chimiques, a en effet déclenché un tsunami dont les vagues commencent à peine à atteindre les rivages européens.
« La chimie est particulièrement sensible aux hausses de prix du gaz », qui peut représenter « jusqu’à 80 % du coût variable » pour les activités très énergivores, telles que, parmi d’autres, la production d’ammoniac (utilisé notamment dans les engrais), de nylon (fibre synthétique présente dans les textiles et de nombreuses pièces industrielles), de méthionine (un acide aminé essentiel à l’alimentation animale), ou encore d’isopropanol (un solvant employé, entre autres, dans les produits d’entretien), note France Chimie, la fédération représentant les industriels du secteur dans l’Hexagone.
L’industrie l’est tout autant aux fluctuations du pétrole, dont sont issus une multitude de composants-clés qui irriguent l’industrie manufacturière, à l’image du naphta et de l’éthylène, « les principaux intrants des vapocraqueurs, à l’amont de tous les polymères », dont dérivent en particulier les plastiques, poursuit l’organisation professionnelle, qui alerte sur « des effets en cascade ».
D’ores et déjà, « le constat est dramatique », affirme Joseph Tayefeh, secrétaire général de Plastalliance, un syndicat représentant la filière du plastique et rassemblant plus de 50 000 entreprises en Europe. Sans ambages, il estime qu’en cas de poursuite de la guerre en Iran menée par les Etats-Unis et Israël, « c’est toute l’industrie européenne dépendant du plastique qui risque d’être décapitée ».
Les plasturgistes européens, déjà ébranlés par la crise énergétique de 2022, où certains, faute de rentabilité, avaient momentanément dû arrêter des productions, craignent de ne plus pouvoir financièrement faire face à la flambée des prix de leurs matières premières.
Depuis le début du conflit, les prix de ces matériaux, qui figurent parmi les plus touchés par la crise, se sont emballés, enregistrant souvent jusqu’à 50 % d’augmentation. Du polyéthylène au polypropylène, en passant par le polychlorure de vinyle et le polyéthylène téréphtalate, plus connus sous leurs sigles PVC et PET, ou encore le polystyrène et les polycarbonates, aucun d’entre eux n’échappe à cette spirale inflationniste.
Or, les plastiques sont omniprésents dans l’économie. On les retrouve ainsi, à des degrés divers, dans l’automobile, où ils constituent 14 à 18 % de la masse d’un véhicule, mais aussi dans la construction, l’aérospatial, l’électronique, l’électroménager, les équipements de sport et de loisirs et, surtout, dans les emballages. Ceux-ci, qui regroupent une variété de produits – bouteilles d’eau et de soda, barquettes de viande et de poisson, pots de yaourt, flacons de shampoing et de gel douche, bidons de lessive et de produits ménagers, bâches et films d’ensilage utilisés par les agriculteurs, plaquettes de médicaments –, représentent à eux seuls environ 40 % de la consommation de plastique en Europe.
Ce choc des prix ne devrait pas s’arrêter aux portes des usines. Dans l’impossibilité d’encaisser de telles augmentations, les industriels préviennent qu’ils n’auront d’autre choix que de les répercuter sur leurs clients, avec de fortes chances qu’elles se transmettent ensuite jusqu’aux consommateurs, alimentant une inflation qui a déjà grimpé à 1,7 % en mars en France.
Au-delà, une autre inquiétude commence à poindre : celle d’une pénurie de matières premières. « Le risque est réel si le conflit au Moyen-Orient venait à s’étendre sur plusieurs mois. Déjà de nombreux fournisseurs ont fermé prématurément leurs carnets de commandes pour tout le mois dès le 15 mars. Et cela risque d’être pareil en avril », souligne Bibiane Barbaza, responsable des affaires économiques de Polyvia, le syndicat national des industriels de la plasturgie.
Au salon Eurocoat, rendez-vous biennal des professionnels des peintures, encres, colles, vernis et adhésifs qui se tenait à Paris du 24 au 26 mars, les grands distributeurs de produits chimiques présents ne parlent pas encore de ruptures, mais décrivent un marché de plus en plus fébrile. « Les producteurs commencent à fermer les robinets. Pour l’instant, on arrive à bricoler grâce à nos stocks, mais si cela continue, cela va devenir compliqué, notamment sur les produits à forte rotation », observe l’un d’entre eux, qui a souhaité garder l’anonymat.
Mais les réserves ne sont pas inépuisables. Du côté des plasturgistes, « les stocks varient, selon les entreprises, de deux semaines à deux mois », estime Joseph Tayefeh, de Plastalliance.
Face à ces incertitudes, chacun cherche la parade. « Nos équipes sont sur le pont. Pour l’instant, nous n’identifions pas de risque majeur de rupture à court terme, c’est-à-dire dans les trois mois. Cependant, il existe aujourd’hui une vraie inquiétude si la situation perdure », note Olivier Derouard, président de SGH Medical Pharma, un fabricant de dispositifs médicaux à base de plastique, notamment de pipettes doseuses, à destination des laboratoires pharmaceutiques.