Espaces maritimes africains : entre potentiel stratégique et fragilités structurelles

 

Derrière l’intitulé du panel, «Les espaces maritimes africains : diagnostic stratégique des attributs et des limites», s’est imposée une même réalité : l’Afrique dispose des espaces, regorge de ressources et possède même les instruments stratégiques nécessaires, mais continue de buter contre ses propres fragmentations politiques, ses inerties institutionnelles et son incapacité chronique à convertir la vision en action. Pour Georges Mba Asseko, conseiller auprès du Président de la République gabonaise et ancien responsable de la Division de l’Économie bleue à la Commission de l’Union africaine, la question maritime africaine renvoie presque à une fracture civilisationnelle.

«Les milieux aquatiques sont, depuis la nuit des temps, le liant, le véhicule, le connecteur entre les peuples», rappelle-t-il, avant de regretter qu’après les indépendances, une grande partie des États africains aient progressivement «tourné le dos à la mer». Le paradoxe n’en est que plus saisissant. Car le continent se situe au croisement de certaines des plus importantes routes maritimes mondiales.

Plus d’une centaine de ports structurent aujourd’hui les échanges africains, tandis que les façades maritimes du continent concentrent d’immenses ressources halieutiques, énergétiques et minières. Pourtant, malgré l’abondance des stratégies élaborées ces dernières années, à savoir la stratégie maritime intégrée africaine 2050 (AIMS 2050), la stratégie africaine de l’économie bleue ou encore les projets de gouvernance océanique, l’Afrique peine encore à transformer ses ambitions en trajectoire opérationnelle.

«En Afrique, nous sommes très forts pour développer des instruments. Nous avons des stratégies, nous avons des plans d’action. Mais la question fondamentale qui se pose à mon avis, c’est comment on passe des stratégies à l’action», se demande Georges Mba Asseko. À ses yeux, le continent ne souffre plus d’un déficit de vision, mais d’un déficit de mécanismes. Derrière les grandes ambitions continentales, persistent les mêmes fragilités : faiblesse des financements, absence de dispositifs de mise en œuvre, déficit de compétences spécialisées et manque de coordination entre États. Ainsi, dans un contexte international marqué par la recomposition des équilibres géopolitiques et la bataille mondiale pour les ressources stratégiques, il appelle à l’émergence d’une véritable «African Voice» sur les questions maritimes.

«Il faut qu’on ait une seule voix. Il faut qu’on ait une seule vision. Il faut qu’on ait un seul objectif. Il faut qu’on ait une seule stratégie», insiste-t-il. Cette fragmentation continentale se lit également dans le faible engagement des États autour de leurs propres instruments juridiques. Georges Mba Asseko cite notamment la Charte de Lomé, seul instrument juridiquement contraignant de l’Union africaine dans le domaine maritime. «Dix ans après, seuls trois pays l’ont ratifiée. Sommes-nous sérieux?», s’interroge-t-il, dans une remarque qui résonne presque comme un aveu d’impuissance collective. Cette interrogation trouve un prolongement naturel dans l’intervention de Diénaba Beye, juriste spécialisée en droit international au Sénégal, venue replacer les enjeux africains dans le cadre plus large du droit international de la mer. Les espaces maritimes africains, selon elle, ne relèvent pas uniquement de l’économie ou du commerce. Ils constituent aussi des espaces de souveraineté, de juridiction et de projection stratégique.

«La Convention des Nations unies sur le droit de la mer constitue la ‘constitution’ des espaces maritimes», rappelle-t-elle. Derrière les notions de mer territoriale, de zone économique exclusive, de plateau continental ou de haute mer se joue en réalité le contrôle des ressources, des routes commerciales et des espaces d’influence. La juriste revient notamment sur le projet porté par l’Union africaine de création d’une Zone maritime exclusive commune africaine dans le cadre de la stratégie AIMS 2050.

Une ambition continentale qui se heurte toutefois à une réalité politique persistante : les États africains demeurent profondément réticents à mutualiser leurs souverainetés maritimes. «Aucun État n’accepterait de renoncer à ses droits souverains sur sa mer territoriale», précise-t-elle. Diénaba Beye alerte également sur les recompositions à venir autour des demandes africaines d’extension du plateau continental, susceptibles de redessiner les espaces sous juridiction des États côtiers et, par extension, les équilibres géopolitiques maritimes du continent.

Son intervention s’est surtout attardée sur le BBNJ, l’accord international sur la biodiversité marine au-delà des juridictions nationales, entré en vigueur en 2026. Partage des ressources génétiques marines, création d’aires marines protégées, études d’impact environnemental ou encore transfert de technologies : ce nouvel instrument ouvre des perspectives inédites, mais révèle aussi les vulnérabilités africaines. Faibles capacités de surveillance maritime, déficit de coordination continentale et difficulté à construire des positions communes continuent de limiter le poids africain dans les négociations internationales.

«Presque tous les États africains ont signé le BBNJ, mais aucun n’a accompagné sa ratification d’une déclaration interprétative. Cela m’a particulièrement frappée», relève-t-elle. Au-delà des enjeux juridiques et géopolitiques, les échanges ont également mis en lumière l’importance croissante de l’économie bleue dans les trajectoires futures de transformation du continent. Sous un angle économique, Abdelmalek Faraj, expert consultant à la Banque mondiale au Maroc, a insisté sur la nécessité de penser les espaces maritimes africains comme une véritable chaîne de valeur intégrée.

«Nous avons énormément d’opportunités, des instruments et des stratégies au niveau africain, mais là où le bât blesse, c’est dans l’implémentation», observe-t-il. S’appuyant sur l’exemple des ressources halieutiques, il rappelle que l’Afrique ne représente qu’environ 10% de la production mondiale de pêche, alors même qu’une part importante de ses stocks est déjà surexploitée. Pour lui, l’économie bleue ne peut plus être pensée en silos.

Ports, pêche, transport maritime, logistique, transformation industrielle ou tourisme côtier doivent désormais être envisagés comme les composantes d’un même écosystème économique. «L’économie bleue ne doit pas être pensée comme une somme de stratégies sectorielles en silo. Il faut une vision systémique», ajoute-t-il. L’expert de la Banque mondiale identifie trois grands verrous : la gouvernance, le financement et l’accès à l’information. Car audelà des capitaux disponibles, c’est surtout l’absence de données accessibles, de connaissances scientifiques partagées et de visibilité économique qui continue de freiner les investissements. «Avant d’encourager un entrepreneur à investir, il faut lui donner accès à toute la connaissance nécessaire», explique-t-il. Abdelmalek Faraj appelle ainsi à une démocratisation de la donnée scientifique maritime et à une implication plus forte du secteur privé dans la production de connaissances.

«Nous devons coloniser la mer de manière positive», lance-t-il, plaidant pour un accès élargi aux espaces maritimes, aux savoirs et aux opportunités économiques. Au fil des échanges, une évidence s’est progressivement esquissée : l’Afrique maritime demeure encore un projet inachevé. Le continent possède les espaces, les ressources et les ambitions nécessaires pour devenir une puissance maritime de premier plan. Mais sans vision coordonnée, sans instruments opérationnels et sans véritable intégration continentale, cette promesse risque de demeurer à l’état de potentiel. 

Source ; FNH