En Méditerranée, les « migrations de refuge » des daurades royales face à la surchauffe des lagunes

 

Les lagunes de Méditerranée se font de plus en plus étouffantes, à mesure que le changement climatique progresse. L’été, lors des vagues de chaleur marines, il y fait parfois si chaud que certains de leurs habitants doivent trouver refuge en mer – une fuite qui risque de perturber leur croissance et, in fine, leur reproduction. C’est ce que montre une étude parue dans la revue Marine Ecology Progress Series, le 30 avril, consacrée aux daurades royales, une population côtière emblématique.

« Nos travaux montrent que la température joue un rôle prépondérant dans les mouvements de ces poissons », résume Jérôme Bourjea, chercheur en biologie des pêches et de la conservation à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et coauteur de l’article. La daurade royale a en effet un rythme de vie saisonnier : d’avril à septembre, elle investit les fonds sablo-vaseux des lagunes du golfe du Lion à la recherche de mollusques, de crustacés et d’algues. En octobre, le rafraîchissement de l’eau des étangs marque le début de la migration vers les lieux de reproduction.


De précédents travaux de Jérôme Bourjea et de plusieurs chercheurs issus de laboratoires français et internationaux, parus le 23 février dans Movement Ecology, avaient permis de préciser les destinations des migratrices. Ils se sont pour cela appuyés sur la « télémétrie acoustique », une technique qui utilise des hydrophones pour détecter les déplacements de poissons équipés d’un émetteur acoustique. Le procédé, qui est par exemple employé pour évaluer les impacts des parcs éoliens offshore, a connu ces dernières années de spectaculaires développements en Europe, où plus de 3 500 stations d’écoute permettent de surveiller en permanence les mouvements de 33 000 animaux, de quelque 200 espèces.

 

Des milieux très sensibles

 

Cette méthode a permis, dans le cas des 222 daurades royales équipées par les chercheurs, d’identifier le parc national des Calanques et le parc marin de la Côte bleue, près de Marseille, comme des zones majeures de frai. Quelques-unes des daurades, attachées à l’étang de Leucate, dans l’Aude, préfèrent toutefois passer la saison des amours dans les eaux espagnoles. Les poissons reviennent ensuite dans les lagunes, où ils s’alimentent et grandissent.

Cartographier la migration

Le croisement des données de chaque récepteur permet de reconstituer les déplacements des daurades marquées.

Entre 2019 – 2022, le réseau hydrophonique a permis de suivre 222 daurades marquées sur neuf sites de la côte.


D’avril à septembre, les daurades restent sur leurs sites d’alimentation dans les lagunes ou en mer sur une surface pas plus grande que quelques terrains de football.


D’octobre à novembre, elles migrent vers Marseille pour se reproduire. Elles privilégient les enrochements du Parc marin de la Côte bleue et le Parc national des Calanques, mais une partie de la population issue de l’étang de Leucate migre vers l’Espagne.

Après la reproduction, les daurades retournent dans leurs lagunes d’origine, suivies par les larves et les œufs, portés par le courant.

Ces découvertes pourraient contribuer à la mise en place de mesures de gestion sur les sites de reproduction, une phase cruciale pour protéger les stocks sous tension en raison des activités intenses de pêche de plaisance et de pêche professionnelle.

Les températures de l’eau jouent un rôle majeur dans les déplacements des daurades royales. Elles représentent le « facteur déterminant » de leur départ et de leur retour de migration, et causent aussi la fuite du poisson en mer si les lagunes deviennent trop chaudes.


C’est là que le bât blesse : ces milieux côtiers peu profonds sont très sensibles aux vagues de chaleur estivales. En juillet 2019, l’eau a ainsi grimpé jusqu’à 31,9 °C dans l’étang du Prévost. Cette lagune de l’Hérault, située près de la ville de Palavas-les-Flots, a été particulièrement scrutée par les chercheurs. Ils ont couplé des hydrophones à des enregistreurs de température, et utilisé des capteurs mesurant la saturation d’oxygène dans l’eau, pour comprendre au mieux les mouvements des 72 poissons dotés d’un émetteur.


« Nous voulions savoir ce qu’ils faisaient dans la lagune : sortent-ils quand il fait chaud ? Restent-ils au même endroit ? », explique M. Bourjea. Ces données ont permis d’observer des incursions de daurades royales en mer, lors des surchauffes de la lagune. Les scientifiques ont ensuite associé ces données de déplacement avec une étude du rythme cardiaque d’individus placés dans des bassins de l’Ifremer, dans différentes conditions thermiques. Les résultats ainsi obtenus suggèrent que la température de 29 °C représente un seuil d’alarme pour l’espèce.

Au-delà de ce niveau, qui pourrait être inférieur en milieu naturel, la fréquence cardiaque atteint un plateau. Cela indique « que le cœur n’était plus en mesure de répondre à l’augmentation des besoins métaboliques en oxygène et que l’animal verrait ses capacités d’activité de plus en plus limitées », notent les chercheurs, qui estiment que les allers-retours estivaux des daurades royales en mer sont en réalité des « migrations de refuge » face à la chaleur. Elles n’attendent d’ailleurs pas qu’il fasse 29 °C pour quitter la lagune : de nombreux départs ont été observés quand les températures de l’eau ont dépassé les 27 °C.

 

« Moins de réserves »

 

Ces connaissances sont d’autant plus cruciales que la Méditerranée est aux premières loges du réchauffement climatique. « Nous sommes dans une zone du monde qui va être particulièrement affectée par des événements extrêmes », rappelle Lydie Couturier, chercheuse en écologie marine à France Energies Marines, qui n’a pas participé à l’étude et salue un travail « très complet ».

Les déplacements en mer des daurades royales, même brefs, sont lourds de conséquences : c’est autant de temps que les poissons ne peuvent plus passer à s’alimenter dans ces milieux côtiers. « Les daurades vont faire moins de réserves et donc être moins productives au niveau de la reproduction, prévient M. Bourjea. A terme, avec l’élévation des températures, il pourra y avoir toute une période estivale où les eaux des lagunes seront trop chaudes pour qu’elles puissent y rester. »

Se pose la question de l’avenir de l’espèce, dont le cycle de vie risque d’être de plus en plus perturbé, à l’instar d’autres populations de Méditerranée elles aussi très prisées des pêcheurs. « Les espèces mobiles ont cette capacité d’aller chercher des refuges thermiques qui sont intéressants pour elles, souligne le biologiste Philippe Lenfant, professeur à l’université de Perpignan et coauteur de la première étude parue en février. Mais l’habitat est-il disponible ? Ce n’est pas forcément évident. » En creux, c’est aussi la question de la gestion des pêches qui se pose dans ces eaux très exposées au réchauffement.

Source : Le Monde