En Méditerranée, le dernier souffle du requin blanc menacé d’extinction

Protégé par des conventions internationales, ce grand prédateur marin continue pourtant de disparaître dans l’indifférence générale. En Méditerranée, les signaux scientifiques se multiplient et dessinent le portrait d’un écosystème fragilisé, incapable d’absorber la perte de ses espèces les plus emblématiques.

Souvent perçue comme un berceau de civilisations, la Méditerranée l’est aussi pour la biodiversité marine. Ses eaux abritent une richesse d’espèces unique, façonnée par des millénaires d’interactions naturelles. Mais sous cette apparente stabilité, les équilibres vacillent. Certaines figures emblématiques de ces écosystèmes, comme le grand requin blanc, sont aujourd’hui au bord de l’effacement, menacées à la fois par la pêche incontrôlée et par une protection juridique déconnectée du terrain.

Des textes de loi clairs, une application qui reste floue

Sur le papier, la Méditerranée est l’une des zones marines les plus réglementées au monde en matière de protection des espèces. Vingt-quatre pays, dont tous les États membres de l’Union européenne, ont signé un accord international interdisant la capture, la vente et même l’exposition d’une vingtaine d’espèces de requins menacés. Parmi elles, le grand requin blanc (Carcharodon carcharias) figure en bonne place. À cela s’ajoutent les annexes du protocole SPA/BD de la Convention de Barcelone, qui listent formellement les espèces en danger dans la région.

Malgré ces engagements, les images se multiplient montrant des spécimens protégés, parfois découpés, vendus sur les étals des marchés de pêche en Algérie ou en Tunisie. En 2025, des chercheurs américains en collaboration avec la fondation Blue Marine ont documenté la vente d’au moins quarante grands requins blancs sur les côtes nord-africaines. Ces données s’appuient à la fois sur des relevés de terrain et sur l’analyse de vidéos postées sur les réseaux sociaux, vérifiées par la BBC. Cette désinvolture vis-à-vis des règles en vigueur trahit une difficulté persistante à faire appliquer le droit dans certains ports. Les contrôles y sont rares et les sanctions peu dissuasives, ce qui fragilise considérablement l’efficacité du système de protection.

 

Le déclin du grand requin blanc en Méditerranée trahit un déséquilibre écologique profond

Autrefois prédateur dominant des eaux méditerranéennes, le grand requin blanc a vu sa population s’effondrer au fil des décennies. Il est aujourd’hui classé en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Selon le biologiste Francesco Ferretti de Virginia Tech, cité par Caliber, la surpêche industrielle a largement contribué à ce déclin. Aucune autre mer au monde ne subit une pression de pêche aussi intense que la Méditerranée, estime-t-il. En novembre 2025, son équipe a mené une mission scientifique dans le détroit de Sicile, zone réputée être l’un des derniers refuges potentiels pour les requins menacés. Malgré deux semaines de traque intensive, trois tonnes de poisson-appât et 500 litres d’huile de thon, les chercheurs n’ont pu observer qu’un seul requin bleu, brièvement capté par une caméra sous-marine.

Ce vide n’est pas anodin. Il traduit une altération profonde des équilibres marins. L’absence de prédateurs supérieurs comme le grand requin blanc entraîne une cascade d’effets écologiques, modifiant la dynamique des populations de poissons et d’invertébrés. Dans un écosystème aussi fermé que la Méditerranée, un tel déséquilibre peut devenir irréversible. Une étude de 2024 relayée par l’Université de Plymouth a d’ailleurs recensé plus de 200 mesures de conservation mises en œuvre dans les 22 États riverains. Mais elle souligne aussi que ces actions sont inégalement réparties, mal coordonnées et rarement évaluées.

La survie des espèces marines passe aussi par celle des pêcheurs locaux

Dans plusieurs pays côtiers, la capture des requins n’est pas toujours intentionnelle. Elle relève parfois de l’accident, parfois de la nécessité. Quand un filet remonte un animal de plusieurs centaines de kilos, rares sont les pêcheurs modestes qui choisissent de le rejeter à la mer. Sara Almabruk, de la Société libyenne de biologie marine, rappelle que beaucoup d’hommes de mer affrontent un dilemme quotidien entre la survie de leur famille et le respect d’un texte juridique. La chair, les nageoires ou les dents de requin peuvent représenter une ressource économique non négligeable dans des zones où le filet du matin détermine le repas du soir.

La solution ne réside donc pas uniquement dans un arsenal législatif renforcé. Il devient urgent d’impliquer les communautés de pêcheurs dans la conservation. Leur fournir des outils, des formations et des incitations concrètes à éviter les captures accidentelles pourrait changer la donne. Des associations comme Blue Marine l’ont bien compris et multiplient les partenariats locaux pour initier des pratiques de pêche plus durables.

En parallèle, il reste crucial de sensibiliser le grand public au rôle écologique des requins. Changer leur image permettrait de ne plus les voir comme des menaces. On pourrait enfin les reconnaître comme des régulateurs essentiels de la biodiversité marine. Protéger le grand requin blanc en Méditerranée ne pourra fonctionner qu’à une seule condition. Il faudra donc s’appuyer sur les acteurs de la mer, plutôt que leur imposer des règles.

Source : Science & vie