Économie bleue : les femmes toujours à quai des postes techniques et de direction

Un rapport européen publié fin juillet dresse un état des lieux inédit de la place des femmes dans les métiers maritimes, portuaires et de la pêche à travers sept régions d’Europe. Constat : la présence progresse, mais l’accès aux postes techniques et de commandement reste, lui, largement bloqué.

Ports, chantiers navals, aquaculture, pêche, énergies marines renouvelables : l’économie bleue pèse 263 milliards d’euros et fait vivre près de 4.9 millions de personnes en Europe. Mais dans ce secteur en pleine mutation, les femmes restent minoritaires (environ 29 % de la main-d’œuvre) et concentrées dans les fonctions support, loin des salles des machines et des conseils d’administration.

C’est le constat que dresse le rapport de synthèse du projet européen Women on Board, publié le 27 juillet 2026, qui compile sept enquêtes régionales menées en 2025 et 2026 en Norvège, en Belgique, en France, en Allemagne, à Chypre, en Grèce et en Roumanie. Ce projet, financé à hauteur de 1.76 million d’euros dans le cadre du programme Interreg Europe, associe notamment Brest Métropole pour le volet français (voir notre entretien).

 

Un plafond de verre qui résiste à la mixité de façade

 

Le rapport identifie sept mécanismes qui se répètent, avec des intensités variables, d’une région à l’autre. Premier constat : les inégalités s’enracinent bien avant l’embauche. Dès l’école, les représentations associées aux métiers de la mer, travail physique, danger, univers masculin, orientent les choix d’études des jeunes filles.

Vient ensuite une double ségrégation, horizontale et verticale. Les femmes se retrouvent majoritairement dans l’administratif, le tourisme côtier ou les fonctions support, quand les postes techniques, opérationnels et embarqués demeurent très majoritairement masculins. La Grèce fait figure d’exception notable : les femmes y représentaient 7.8 % des marins enregistrés en 2024, un taux supérieur aux moyennes internationales. Mais ce chiffre encourageant cache une réalité plus dure, puisque l’accès aux postes de commandement et de chef reste, lui, très largement fermé.

Troisième obstacle : une progression de carrière freinée par des circuits informels (mentorat officieux, cooptation, réseaux fermés) qui pénalisent structurellement celles qui n’y ont pas accès. Le rapport pointe également un écart persistant entre les politiques d’égalité affichées et leur mise en œuvre concrète sur le terrain : des chartes existent, mais sans indicateurs de suivi ni responsable clairement identifié, elles restent souvent lettre morte.

 

Des freins organisationnels plus que culturels

 

Au-delà des biais culturels, les auteurs insistent sur un point souvent minoré : l’organisation même du travail maritime pénalise le maintien en poste des femmes. Horaires imprévisibles, embarquements longs, équipements de protection individuelle calibrés pour des morphologies masculines, autant de facteurs qui pèsent disproportionnellement sur des femmes qui assument encore, dans la majorité des contextes étudiés, une part plus lourde des responsabilités familiales.

Le rapport souligne aussi un phénomène invisible dans les statistiques officielles : dans les secteurs familiaux de la pêche et de l’aquaculture, notamment à Chypre et en Grèce occidentale, de nombreuses femmes contribuent de façon substantielle à l’activité (gestion administrative, transformation des produits) sans que ce travail soit rémunéré ni comptabilisé.

 

Un enjeu qui dépasse la seule égalité

 

Loin de se limiter à un plaidoyer pour la parité, le rapport articule son propos autour d’un argument économique : dans un secteur confronté à des pénuries de compétences et à une double transition verte et numérique, se priver durablement de la moitié de la main-d’œuvre disponible constitue un handicap concurrentiel. Les auteurs citent des travaux de recherche associant une plus grande mixité des équipes à une meilleure sécurité au travail, un enjeu de taille dans des secteurs, comme la pêche ou la construction navale, qui affichent des taux d’accidents graves parmi les plus élevés d’Europe selon Eurostat.

 

Une feuille de route en sept étapes

 

Plutôt que de multiplier les dispositifs isolés, le rapport propose un cadre d’action structuré autour du parcours professionnel complet, de l’orientation scolaire (Attract) au maintien en poste sur la durée d’une carrière (Stay), en passant par le recrutement, l’intégration, le développement de carrière et l’accès au leadership. Dernier maillon, jugé essentiel par les auteurs : la mesure. Sans données désagrégées par genre, fiables et comparables d’une région à l’autre, impossible selon eux de savoir où les femmes décrochent réellement du parcours professionnel, ni si les mesures mises en place produisent un quelconque effet.

Le rapport doit désormais nourrir la révision de sept dispositifs politiques régionaux dans le cadre du programme Interreg Europe, avec un objectif affiché : transformer des engagements de principe en obligations de résultat mesurables et suivies dans le temps.

Source : Mer et Marine