Des poissons dans le désert : développer l’aquaculture pour nourrir et employer le Sahel
23 avril 2026
23 avril 2026
Lorsque Moussa Samake est rentré au Mali après avoir étudié l’aquaculture en Chine et au Japon pendant des années, il n’a trouvé aucun débouché. Le Sahel, caractérisé par ses paysages arides, ses longues saisons sèches et ses cycles d’incertitude, semblait un endroit improbable pour l’élevage de poissons. Les emplois étaient rares. Les jeunes hommes passaient leurs journées au Grin, ces lieux de rassemblement sociaux traditionnels devenus, pour beaucoup, un symbole d’attente oisive dans une région en manque de perspectives. Pour un spécialiste de l’aquaculture, l’écart entre l’ambition et la réalité n’aurait pas pu être plus grand.
« Là où régnaient autrefois le chômage et le découragement », se souvient Moussa, « il y a maintenant de l’espoir, de l’emploi et du dynamisme économique local ».
Cette transformation n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un investissement judicieux fait auprès de la personne adéquate au moment opportun, marquant ainsi le début d’une discrète révolution bleue qui s’étend progressivement à tout le Sahel.
Le secteur aquacole a atteint une étape majeure, dépassant pour la première fois la pêche de capture en tant que principale source d’aliments aquatiques, avec une part de 57 % de la production mondiale. Depuis l’an 2000, l’aquaculture affiche une croissance de 455 %.
L’Afrique a cependant manqué cette vague et ne contribue qu’à hauteur de 1,9 % à la production aquacole mondiale, un écart remarquable si l’on considère que l’Afrique subsaharienne abrite certaines des populations dont la croissance démographique est parmi les plus rapides au monde. Or, sans une augmentation significative de la production locale, la consommation de poisson par habitant risque de diminuer. Cette situation présente des enjeux particulièrement importants puisque les produits aquatiques fournissent 18 % de l’apport en protéines animales consommées en Afrique, un pourcentage supérieur à la moyenne mondiale, faisant du poisson non pas un luxe mais une source essentielle de nutrition.
Le véritable obstacle ne réside pas dans le potentiel. Ce sont les goulets d’étranglement structurels qui bloquent les investissements : coûts de production élevés, infrastructures insuffisantes, lacunes des politiques et pénurie de capital humain qualifié. Moussa Samake représente exactement le genre de talent qui existe dans la région – et qui, sans un soutien approprié, reste inexploité.
Grâce au Projet de restauration des terres dégradées au Mali (PRTD-Mali) soutenu par le programme Sahel RESILAND de la Banque mondiale, le projet de Moussa est passé d’une proposition soumise via les réseaux sociaux à une opération prospère. Sa ferme à Ferekoroba abrite aujourd’hui plus de 12 000 alevins et fournit des protéines de haute qualité à une communauté qui devait auparavant parcourir sept kilomètres pour trouver du poisson frais.
La ferme est plus qu’un site de production. Elle transforme des terres dégradées en actifs économiques productifs, crée des postes techniques spécialisés pour les jeunes hommes et construit un atelier de transformation qui emploiera bientôt vingt femmes.
Selon les données de la FAO, les femmes représentent 62 % de la main-d’œuvre engagée dans la transformation aquacole au Sahel. Cette présence féminine est activement valorisée par le projet qui s’attache à leur fournir des outils modernes de conservation et favorise leur accès à des emplois formels.
Pour Moussa, bénéficier d’un accompagnement tout au long de ce parcours représentait, selon ses propres dires, « un appel au bonheur ». Il ne s’agit pas seulement d’une opportunité professionnelle, mais de la possibilité de retrouver sa dignité et sa raison d’être dans une région qui ne lui avait offert ni l’un ni l’autre.
Le projet ne constitue pas une réussite isolée, il sert désormais de référence. La Banque mondiale réalise actuellement un diagnostic complet du secteur, appelé Programme d’appui au secteur aquacole (PASA), pour repérer les manques d’infrastructures et les obstacles politiques qui ont freiné le développement de l’aquaculture dans la région.
L’objectif est d’élaborer une trajectoire et un guide d’investissement clairs : une feuille de route technique pour la reproduction du modèle PRTD-Mali, en commençant par les contextes spécifiques du Mali et du Niger, où le modèle donne déjà des résultats.
Cet élan se répand. Les travaux du PASA se sont étendus au Tchad et suscitent un vif intérêt au Burkina Faso, où les investissements structurés dans l’aquaculture sont de plus en plus considérés comme un outil de stabilisation économique. Plus généralement, dans le cadre de l’initiative AgriConnect de la Banque mondiale, les gouvernements de toute l’Afrique de l’Ouest sollicitent des investissements ciblés pour faire de l’aquaculture un pilier stratégique de la création d’emplois et de la résilience, combinant l’expertise technique de la Banque, le renforcement des capacités à travers le Programme de leadership agro-industriel d’IFC et le financement des investissements.
Comme le dit Moussa lui-même : « Le PRTD-Mali incarne un modèle de réussite et de bonne gouvernance que nous souhaitons voir se multiplier sur l’ensemble du territoire ».
La création d’emplois est au cœur de cette ambition. L’agro-industrie est l’un des cinq secteurs qui, selon la Banque mondiale, offrent le plus grand potentiel de création d’emplois locaux, et l’aquaculture s’impose comme un puissant moteur dans ce secteur.
En investissant dans des chaînes de valeur qui relient les petits producteurs comme Moussa aux transformateurs, négociants et consommateurs, la Banque mondiale aide les pays à bâtir des économies qui transforment la croissance en emplois locaux, ouvrant ainsi des débouchés là où les populations vivent déjà.
Le Sahel est confronté à des pressions réelles et concomitantes : chocs climatiques, insécurité alimentaire, stress démographique et fragilité. Mais l’histoire de Moussa Samaké nous rappelle que l’on peut trouver des solutions dans des endroits inattendus, et qu’il est possible de transformer la vulnérabilité en résilience lorsque l’investissement est stratégique et que le capital humain est pris au sérieux.