Déjeuner de travail sur l’océan Pékin, 23 mars 2026 – Discours de Pascal Lamy

 

Je vous remercie vivement de m’avoir invité à partager quelques mots lors de cet événement organisé par le Paris Peace Forum, le Finance Center for South-South Cooperation et le Center for China and Globalization, à l’occasion de l’édition de cette année du China Development Forum.

Les trois thèmes que vous avez choisis pour cette discussion — à savoir la conservation des océans, la science et l’économie bleue — sont en effet trois domaines dans lesquels je crois que la coopération entre la Chine et l’Europe est à la fois nécessaire et possible.

Je vois deux raisons principales à cela.

Tout d’abord, la gouvernance des océans est devenue une question majeure pour nous deux, bien que sous des angles différents. Nous avons tous deux été impliqués — et même dans des rôles de leadership — dans les négociations qui ont conduit au Cadre de Kunming-Montréal ainsi qu’à l’accord BBNJ, deux réalisations majeures récentes en matière de gouvernance internationale. Nous bénéficions donc d’une crédibilité réelle issue de ces efforts.

Deuxièmement, dans le cadre de cette stratégie, nous avons également déployé des politiques et des instruments dans les domaines de la conservation, de la décarbonation, de la science et de l’économie bleue. Nous, des deux côtés, mettons également en pratique ce que nous prônons, renforçant ainsi notre crédibilité.

Permettez-moi d’illustrer brièvement cela à travers ce qui se passe dans le domaine scientifique, que je considère comme la priorité numéro un que nous devrions partager.

La réalité fondamentale est que nous faisons face à un immense déficit de connaissances concernant l’océan. Les scientifiques nous disent que nous ne connaissons actuellement qu’un tiers de ce qu’il nous faut savoir pour agir efficacement et restaurer nos écosystèmes marins.

Ils ajoutent également que, si nous continuons à produire des connaissances au rythme des dernières décennies, il nous faudra environ 80 ans pour combler ce déficit, alors que nous n’avons que 20 ans pour agir de manière décisive. Au-delà, il sera trop tard.

La solution consiste donc à trouver un raccourci par rapport à l’exploration physique conventionnelle, en tirant parti des technologies numériques, par le développement de jumeaux numériques de l’océan, capables de simuler des systèmes hydrosphériques complexes et de nous aider à tester divers scénarios pour la régénération, la protection et le dépollution des océans, ou le développement de l’économie bleue.

Dans cette perspective, la Chine développe déjà des jumeaux numériques haute résolution, notamment dans les zones côtières telles que Guangdong, Shenzhen, Shanghai ou Xiamen. Ces projets reposent sur des collaborations entre agences publiques, entreprises privées et institutions académiques. Ils comprennent, par exemple, des visualisations 3D avancées de scénarios « et si » pour améliorer la préparation aux catastrophes, ou des applications visant à développer une navigation ou une pêche plus durables.

De notre côté, au sein de l’Union européenne, nous avons lancé la construction d’un jumeau numérique européen de l’océan en 2020, qui devrait être pleinement opérationnel d’ici 2030. Ce projet s’inscrit dans le programme européen de recherche et développement. Il repose sur une méthode « Lego » permettant d’intégrer, bloc par bloc, différentes disciplines scientifiques et différentes échelles géographiques. Certaines applications sont déjà en usage, produites par le consortium Mercator Ocean, qui s’appuie sur des systèmes européens et internationaux d’observation spatiale et marine.

Ces développements parallèles ouvrent la voie à une convergence plus grande qui résulterait d’une coopération renforcée, notamment dans au moins deux domaines :

  1. La méthodologie de construction de ces jumeaux numériques, ainsi que l’amélioration de notre savoir-faire en modélisation.

  2. Notre capacité à accroître et, éventuellement, partager davantage d’observations océaniques. À cet égard, un développement majeur de ces dernières années est l’émergence de l’intelligence artificielle, qui peut considérablement améliorer la qualité, la rapidité, l’échelle et l’usage de ces jumeaux numériques.

La possibilité de coopérer plus étroitement a déjà été évoquée lors de ce déjeuner par Madame Pons, notamment pour mieux protéger certaines zones marines où l’urgence est la plus forte. Pourquoi ne pas envisager le développement conjoint d’un jumeau numérique de l’Océan Austral ?

En conclusion, je suis bien conscient que la diplomatie scientifique n’est pas toujours simple. Mais je crois que, grâce à la science, nous avons aujourd’hui une réelle opportunité de renforcer nos efforts pour régénérer les écosystèmes marins et les replacer là où ils méritent d’être, c’est-à-dire au cœur de la vie sur notre planète.