APRÈS LE CHOC, LA CRISE
3 avril 2026
3 avril 2026
Matières premières, chaînes logistiques, routes maritimes… La déflagration du conflit au Moyen-Orient pourrait être massive. Réunis en Italie, banquiers centraux et économistes ont partagé leurs prévisions en plein brouillard. Et ce n’est pas rassurant.
Un vent glacialn s’est engouffré le lac de Côme, ridant les eaux et jetant un froid sur le forum économique organisé, comme chaque année, par le centre de réflexion italien The European House Ambrosetti à Cernobbio, Une bise dotée d’un remarquable sens de l’à-propos, tant les responsables présents y vont eux mêmes de leur douche froide sur les perspectives mondiales. Dans le secret des discussions étouffées par les moquettes épaisses de la Villa d’Este, de l’ex-commissaire européen Mario Monti au toujours gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau, du chef économiste du Fonds monétaire international Pierre-Olivier Gourinchas à l’ex-banquier central suisse et vice-président du fonds américain BlackRock Philipp Hildebrand, tous partagent une inquiétude sourde :
« Le risque lié à la guerre contre l’run est sous-estime » (un influent banquier d’affaires). « On ne sait pas où tout cela va atterrir » (un économiste de haut-rang).
Les propos de Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), dans les colonnes de The Economist ont aussi contribué à glacer l’atmosphère.
Penser qu’un retour en douceur à la normale est possible serait « faire preuve d’un trop grand optimisme, a-t-elle expliqué. Nous sommes face à un choc réel, probablement au-delà de ce que nous estimons pour le moment »
L’OCDE (lire encadré page 25) pré-voit pourtant déjà un sérieux coup de frein, abaissant ses prévisions de croissance pour la zone euro de 0,4 point de pourcentage par rapport à décembre, soit un faiblard taux de 0,8% au final sur 2026. Selon l’Insee, grâce à « l’acquis de croissance » celle-ci pourrait tout de même être de 0,9% sur l’année en France. A côté de ces projections policées, des cabinets d’analyse agitent des risques plus conséquents.
Oxford Economics pose l’hypothèse d’un conflit long, avec un pétrole accroché à 150 dollars le baril pendant quatre mois. Résultat : une Europe en récession et un monde qui devrait se contenter de 1,4% de croissance.
Un scénario sombre, mais la complexité de la situation ne permet pas de l’écarter. « Nous sommes plongés dans une incertitude radicale, une situation non modélisante », relève Gabriel Felbermayr, dirigeant de l’institut autrichien de la statistique Wifo et président du Kiel Institute. Les déclarations changeantes et incertaines des responsables américains ne permettent pas d’asseoir des projections dignes de confiance. Qu’il s’agisse de Donald Trump repoussant quotidiennement ses propres ultimatums au régime iranien ou de son secrétaire d’Etat, Marco Rubio, assurant que les bombardements américains cesseront d’ici à la mi-avril, rien dans le discours public ne peut servir de boussole.
Dans ce brouillard, établissements financiers, agences de notation, instituts de conjoncture et organismes internationaux s’échinent à « détecter les canaux de transmission qui pourraient propager la crise, avec des conséquences très diverses selon les pays », explique Odile Renaud-Basso, présidente de la Banque européenne de reconstruction et de développement (Berd) et ex-directrice du Trésor à Berey.
D’abord celui d’une stagflation, mêlant hausse des prix, faible croissance et montée du chômage. La Berd estime qu’un prix du baril durablement au-dessus de 100 dollars conduit à détruire 0,4 point de pourcentage de croissance mondiale et à faire grimper l’inflation de plus de 1,5 point. Cette tension sur les prix est exacerbée par les pénuries sur les productions intermédiaires, comme le plastique et l’aluminium provenant des pays du Golfe et qui ne passent plus le détroit d’Ormuz (lire p.28-29). Au total, pour POCDE, l’inflation en 2026 grimpe-rait de 0,7 point, à 2,6%. Pour la France, l’Insee prévoit un pic au printemps à 2%. Et l’Allemagne a déjà constaté une inflation à 2,7%
Face à ces chiffres, les banques centrales européennes bombent le torse: « Il n’y aura pas de spirale prix-salaires. Aujourd’hui, c’est au cœur de notre crédibilité de bloquer de tels mécanismes », lance le responsable économique d’un institut d’émission, rappelant que la BCE est parvenue à dompter l’hydre inflationniste déclenchée en 2022 par la guerre en Ukraine. Traduction concrète: une remontée de taux d’intérêt par la BCE est dans les tuyaux et une perte de pouvoir d’achat en vue pour les ménages, car leurs revenus ne rattraperont pas la hausse des prix.
En se concentrant ainsi essentiellement sur l’inflation, il ne faut pas surestimer notre capacité à éviter la stagflation, tempère toute-fois le chef économiste d’une grande institution. Car cette baisse du pouvoir d’achat qui suivra peut elle-même gripper la croissance. »
Autre point d’attention: les marchés financiers. Pour l’instant, ils connaissent une sévère chute, mais pas de krach. Le S&P 500 a baissé de 7,5% en un mois et le CAC 40 de 8,2%, « Nous devons maintenir une attention maximale sur les Bourses mondiales, en observant avec rigueur la dynamique des indices américains, du crédit privé et du secteur des cryptoactifs », a cependant souligné François Villeroy de Galhau auprès du quotidien italien La Stampa. Les places de marché n’ont pas compris ce qui se passait, tranche un banquier d’affaires à Cernobbio. Car même si la guerre s’arrêtait demain, la crise aura lieu. Il y a tant de points à surveiller dans des domaines tres précis, comme la vitesse de relance des installations produisant le gaz liquéfié au Qatar, que les Bourses ne s’y retrouvent pas. Ça risque de tanguer au réveil. »
Le décryptage est en effet compliqué par la mondialisation instantanée de la crise. « Le choc est certes moins important pour l’Europe que celui dú au déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022, mais il est véritablement global, avec un nombre de pays touchés bien plus impor-tant, insiste Beatrice Weder di Mau-ro, présidente du Centre for Economic Policy Research. Or dans une économie qui reste globalisée, ce qui se passe en un point de la planète n’y reste pas. »
La baisse des transferts de fonds provenant des expatriés installés dans les Emirats impactera ainsi durement des économies déjà affaiblies. « Ces transferts pèsent 8% du PIB du Liban et 5,5% pour l’Egypte », indique Odile Renaud-Basso. La difficulté se combinera, pour ces deux pays, à une baisse du tourisme et à une tension sur le financement des dettes publics et privés – la dette extérieure du Liban atteignant 335% du PIB.
Les grains de sable disséminés depuis le Golfe par le souffle de la guerre sont aussi nombreux à pouvoir bloquer des processus de pro-duction. La pénurie d’urée importée de la région pour fertiliser les sols a déjà conduit les agriculteurs américains à planter moins de mais et davantage de soja pour leur récolte à venir. Sauf que le mais, à la différence du soja, permet de produire de l’éthanol, qui entre dans les carburants « propres ». De quoi compliquer encore la situation dans les stations-service.
Plus grave encore: l’intelligence artificielle, soutien puissant de la croissance américaine et de l’envolée du Nasdaq ces dernières années, est exposée à de multiples menaces.
Les pays de la péninsule arabique formaient jusqu’à aujourd’hui de solides soutiens aux projets américains. Par exemple, le Qatar est un fidèle investisseur dans Anthropic, et Abu Dhabi a participé à la création d’une coentreprise de 25 milliards de dollars pour financer des capacités de production électrique destinées aux data centers et à des projets d’IA aux Etats-Unis. Or, avec la récession qui va frapper les pays du Golfe, de tels investissements vont se raréfier. « En outre, les sociétés d’IA sont très endettées et seront confrontées au durcissement des conditions de crédit », pointe Gabriel Felbermayr.
Enfin, les semi-conducteurs indispensables à l’IA vont subir les consequences de la désorganisation mondiale. L’hélium, qui rentre dans le processus de fabrication, provient de la région touchée par la guerre (lire p. 28-29).
Nombre d usines asiatiques tournent grâce a de l’énergie provenant d’hydrocarbures importés. Et les conditions de transport maritime en Asie se tendent chaque jour davantage, notamment à Singapour, qui est le plus grand port de ravitaillement au monde mais également producteur de 10% des puces mondiales et 20% des équipements de fabrication.
Certains ports asiatiques évoquent la possibilité de ne ravitailler que leurs transporteurs nationaux », ajoute Richard C. Koo, chef économiste au Nomura Research Institute. Autant d’éléments susceptibles de crever d’un coup la bulle dont ont bénéficié des entreprises comme OpenAl et Nvidia outre-Atlantique. Et de déclencher un krach boursier.
La seule échappée possible à ces scénarios catastrophes semble tenir à la souplesse que pourront montrer les entreprises, en inventant de nouveaux processus de fabrication, en ouvrant de nouvelles voies logistiques et en s’approvisionnant auprès d’autres sources. C’est ainsi qu’elles ont déjà su amortir la guerre des droits de douane déclenchée par Donald Trump il y a un an. Sur les bords du lac de Côme, les intervenants avaient l’intention de célébrer cette résistance de l’économie mondiale face au Liberation Day du 2 avril 2025. Le même Donald Trump en a décidé autrement.
Le 26 mars, l’OCDE a été le premier grand 1 organisme à mettre a jour ses prévisions en fonction de la situation au Moyen-Orient. L’institution privilégié un scenario central qui n’est pas celui du pire, selon lequel les perturbations actuelles des marchés de l’énergie s’atténueront au fil du temps, les prix du pétrole, du gaz et des engrais s’inscrivant en baisse constante à partir du milieu de 2026 •. Exit, pour l’instant, la stagflation, c’est-à-dire une coexistence morbide de l’inflation et de la baisse de l’activité :
– Dans les pays du G20, l’inflation devrait être supérieure de 1,2 point de pourcentage à ce qui était prévu en 2026 et s’établir à 4%, avant de ralentir à 2,7% en 2027. • Côté activité, les locomotives
amercaines Pr chinoises résistent mais devraient ralentir l’an prochain (de 2% à 1,7% pour les Etats-Unis et de 4,4% à 4,3% pour la Chine).
A l’inverse, 2027 sera celle d’un petit réveil de la zone euro (+1,2%) grâce aux dépenses de défense.