Algoculture industrielle : la France loupe-t-elle le coche de la biomasse marine ?

 

La France se positionne comme le deuxième producteur européen d’algues. Sa production atteint environ 70 000 tonnes par an, selon le ministère de l’Agriculture. Ce chiffre provient toutefois presque entièrement de la récolte en milieu naturel. L’algoculture, c’est-à-dire la culture contrôlée d’algues, reste marginale sur le territoire. Elle ne représente que quelques centaines de tonnes annuelles en Bretagne. Cette région concentre pourtant la première production française d’algues, tous modes confondus.

Une domination asiatique écrasante sur le marché mondial

À l’échelle mondiale, la production d’algues a atteint 38 millions de tonnes en 2022. Ce volume provient à 97 % de l’aquaculture, selon un rapport récent de la Cnuced. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement documente cette concentration. L’Asie produit à elle seule 97 % de cette production mondiale d’algues cultivées. La Chine domine largement avec 60 % du total, suivie par l’Indonésie à 25 %. Cette concentration limite la résilience du marché et marginalise les autres continents. Seulement 0,75 million de tonnes ont fait l’objet d’échanges internationaux en 2022. La grande majorité des algues reste donc consommée sur les marchés nationaux asiatiques.

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Par ailleurs, cette domination s’explique aussi par des décennies d’investissements publics massifs. Les autorités chinoises et indonésiennes ont structuré très tôt leurs filières de culture. Elles bénéficient de conditions climatiques favorables et de coûts de main-d’œuvre réduits. Face à ces atouts, les producteurs européens peinent à rivaliser sur les prix. Les importations asiatiques restent ainsi nettement moins chères que la production locale.

Des freins réglementaires et fonciers persistants en France

Ensuite, l’accès au domaine public maritime constitue un obstacle majeur pour les porteurs de projets. Toute exploitation en mer nécessite une concession spécifique, encadrée par le Code rural. Ces procédures restent longues et complexes pour les nouveaux entrants du secteur. Le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, ou Cgaaer, a étudié ce frein. Sa mission de 2022 a mené une cinquantaine d’entretiens avec les acteurs de la filière. Elle souligne aussi des obstacles économiques et technologiques, en plus des difficultés réglementaires. Trouver un espace maritime adapté reste particulièrement difficile face aux tempêtes récurrentes. Les zones côtières abritées et accessibles restent rares sur le littoral français.

Enfin, les pouvoirs publics tentent de structurer une réponse à ces blocages. Une feuille de route nationale pour la filière algale a été présentée. Elle s’appuie sur le plan « Aquacultures d’avenir 2021-2027 » du gouvernement. Ce texte vise à soutenir l’offre, stimuler la demande et renforcer la coopération européenne. Les débouchés potentiels restent nombreux, entre alimentation humaine et bio-raffinage industriel. Ce second usage valorise des composés d’intérêt pour la cosmétique et la pharmacie. Pour l’instant, la France reste toutefois loin de ses ambitions affichées sur ce dossier.

Des débouchés variés mais encore peu exploités

Sur le plan industriel, les usages potentiels des algues restent nombreux et prometteurs. L’alimentation humaine constitue le débouché le plus visible pour les consommateurs français. Les algues entrent aussi dans la fabrication d’agents texturants, comme les gélifiants alimentaires. Les cosmétiques et compléments alimentaires exploitent également certaines molécules extraites des algues cultivées. Pourtant, ces débouchés restent largement dominés par les importations asiatiques à bas coût.

Par ailleurs, plusieurs projets européens tentent de renforcer cette filière naissante. Le réseau Biotecmar, financé par des fonds européens, accompagne les PME de la façade atlantique. Il vise à transférer les biotechnologies marines vers les entreprises françaises, espagnoles et portugaises. Cette coopération reste toutefois modeste face à l’ampleur des investissements asiatiques dans le secteur.

Enfin, le changement climatique pourrait rebattre certaines cartes dans les prochaines années. Le réchauffement des eaux côtières menace certaines espèces d’algues sauvages en Bretagne. Cette pression pourrait paradoxalement inciter à développer davantage la culture contrôlée. Cultiver en bassin à terre offre un contrôle plus précis des conditions environnementales. Cette option reste coûteuse, mais elle limite les risques liés aux tempêtes marines. Pour les acteurs français, l’enjeu consiste désormais à transformer ces contraintes en opportunité industrielle.