AES, uranium, concurrence avec Abidjan… 5 questions pour comprendre les grandes manœuvres du Port autonome de Lomé

Faure Essozimna Gnassingbé a nommé Kokou Edem Tengue à la tête du Port autonome de Lomé. Un choix à l’importance stratégique, à l’heure où la concurrence régionale et les turbulences politiques dans le Sahel redessinent la carte des corridors logistiques.

Kokou Edem Tengue à la tête du Port autonome de Lome. Un choix a l’importance stratégique, à l’heure ou la concurrence régionale et les turbulences politiques dans le Sahel redessinent la carte des corridors logistiques.

C’est un passage de témoin historique à la tête du Port autonome de Lomé (PAL). Le 4 juillet, Faure Essozimna Gnassingbé, président du Conseil du Togo, a nommé par décret Kokou Edem Tengue, 45 ans, au poste de directeur général. Il succède au contre-amiral Fogan Adegnon, à la barre de l’institution depuis près de deux décennies.

« Une page de l’histoire maritime togolaise se tourne, confie à Jeune Afrique un acteur du secteur. Adegnon aura été le bâtisseur des infrastructures. Tengue, lui, est attendu sur le terrain de la finesse commerciale et de la guerre des algorithmes. La concurrence ne lui fera aucun cadeau.

La concurrence régionale et les tensions sécuritaires, avivées, rebattent les cartes et auront un impact sur le choix des corridors logistiques. Bref, pour le nouveau patron du PAL, il n’y aura pas d’état de grâce.

1. Pourquoi la nomination de Kokou Edem Tengue est-elle aussi importante?

Le profil de ce fin connaisseur des arcanes de la logistique mondiale en dit long sur les ambitions de Lomé. Directeur pays du géant danois Maersk, puis ministre de l’Économie maritime à deux reprises, Edem Tengue prend la tête d’un fleuron : plus de 30 millions de tonnes de fret traitées, la barre des 2 millions d’équivalent vingt pieds (EVP) franchie, une belle place au sein du Top 100 mondial de la revue Lloyd’s List.

Sa nomination ne relève pas seulement d’un choix technique: c’est une décision qui vise aussi à améliorer et à sécuriser les réseaux financiers de l’État. Les indicateurs macroéconomiques soulignent cette hyper-dépendance: l’activité de la plateforme maritime et de son écosystème direct (sociétés de manutention, logisticiens, banques, transitaires) soutient près de 70% du PIB du Togo.

Plus spectaculaire encore, les taxes et droits de douane perçus aux portes du PAL représentent environ 75 % des recettes fiscales de l’État. Chaque variation du trafic sur les terminaux togolais a des répercussions immédiates sur la capacité du gouvernement à financer sa politique sociale et ses grands chantiers. Le PAL fait vivre directement plus de 6 000 professionnels (dont une communauté de 5 000 dockers) et fournit des dizaines de milliers d’emplois indirects dans le secteur des services et du transport routier.

En outre, la compétitivité du port est la condition sine qua non du succès d’un grand projet de zone franche : la Plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA), à 25 km au nord de la capitale.

1. Quelles sont les priorités du Port autonome de Lomé ?

Sous la houlette de Fogan Adegnon, l’infrastructure s’est métamorphosée grâce à un coup de poker magistral : l’alliance exclusive que le PAL a nouée en 2008 avec Mediterranean Shipping Company (MSC) et sa filiale, Lome Container Terminal (LCT). En offrant un tirant d’eau naturel de 15 mètres, Lomé est devenu un terminal de transbordement incontournable pour les géants des mers qui desservent le golfe de Guinée.

Kokou Edem Tengue n’aura donc pas besoin d’engager de grands et coûteux travaux de génie civil. L’enjeu s’est déplacé vers les activités elles-mêmes : optimisation opérationnelle, dématérialisation et fluidité douanière.
Lurgence, pour le nouveau directeur général, sera de digitaliser intégralement la chaîne logistique. Malgré les progrès indéniables réalisés par le Guichet unique du commerce extérieur (Seguce), les usagers se heurtent encore trop souvent à des goulots d’étranglement bureaucratiques aux frontieres du port. L’objectif affiché est que le temps de traitement moyen d’un conteneur n’excède pas 24 heures.

L’autre dossier sur lequel Kokou Edem Tengue est attendu est d’ordre environnemental et urbanistique. Le dragage, destiné à développer la zone portuaire, a en effet aggravé l’érosion côtière à l’est de Lomé.

3. Les ports de Tema et d’Abidjan sont-ils en passe de rattraper le PAL ?

Si Lomé trône au sommet du classement des ports à conteneurs de la sous-région, sa position est convoitée par des ports de la sous-région. Tema, au Ghana, a bénéficié d’une cure de jouvence de plus de 1,5 milliard de dollars, financée par le consortium Meridian Port Services. Grâce à des terminaux largement automatisés, sa capacité installée frôle les 2,5 millions d’EVP et Tema talonne Lomé en matière de fret conteneurisé.

De son côté, le Port autonome d’Abidjan (PAA) est revenu au premier plan. Grace à son deuxième terminal à conteneurs (Côte d’Ivoire Terminal), géré par AGL et APM Terminals, la capitale économique ivoirienne peut elle aussi traiter des navires de 14 000 EVP. Abidjan s’appuie, en outre, sur la puissance de son marché intérieur pour casser les prix sur le segment des marchandises générales. « Nos concurrents ont observé notre modèle et l’ont dupliqué en utilisant des technologies parfois plus récentes », a glissé le prédécesseur d’Edem Tengue lors d’une rencontre avec la presse.

Pour maintenir sa compétitivité, Lomé peut néanmoins compter sur des cadences de manutention exceptionnelles. En mars 2025, un record continental a été établi avec 123 000 mouvements de conteneurs en l’espace d’un mois, soit environ 175 000 EVP. La cible : 2,7 millions d’EVP d’ici à 2027. Pour tenir ce rythme, Edem Tengue devra veiller à maintenir la paix sociale sur les terminaux. La gestion des relations avec les syndicats de dockers et les corporations de transporteurs routiers constituera son premier test de management de crise.

4. Le port de Lome a-t-il bénéficié des tensions diplomatiques entre la Cedeao et l’AES ?

C’est là le volet le plus politique de la mission d’Edem Tengue. La formation de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) n’a seulement provoqué un chamboulement au sein de la Cedeao. Elle a redessiné les routes du commerce régional. Or Lomé a magistralement tiré son épingle du jeu grâce à la diplomatie d’ouverture prônée
par Faure Essozimna Gnassingbe.

Transport maritime : comment le port de Lomé veut s’ériger en partenaire exclusif des pays de LAES
Pendant que d’autres ports de la côte fermaient leurs portes ou imposaient de lourdes sanctions économiques aux régimes de transition sahéliens, le Togo a choisi de maintenir le dialogue avec le Mali.

Burkina Faso et le Niger, et de leur préserver un accès à la mer. Cette politique de la main tendue s’est traduite par un afflux de marchandises sur les quais togolais. Selon le Conseil burkinabè des chargeurs, 45% des importations maritimes du Burkina transitent par le PAL, contre 35 % via Abidjan.

Depuis quelques mois, toutefois, Abidjan multiplie les opérations séduction a l’égard de Bamako pour redynamiser les flux dans le corridor ivoiro-malien, moins long que le corridor qui relie le Mali au Togo. Edem lengue, qui avait déjà traité le dossier lorsqu il était ministre, devra maintenir T’avantage qu’a pris le PAL avec les pays de T’AES.

5. L’uranium nigérien pourrait-il transiter par Lomé ?

Le transit par le PAL de l’uranium produit au Niger s’annonce comme le dossier le plus chaud que le nouveau directeur général aura à traiter. Ni Lomé ni Niamey n’ont confirmé cette information, mais si le transport de ce minerai destiné
marchés internationaux passait par Lomé, Tenjeu, pour Kokou Edem Tengue, serait de pérenniser ce trafic à haute valeur ajoutée en garantissant aux compagnies minières le respect des normes de sécurité internationales, l’existence d’espaces de stockage spécifiques et la mise en œuvre de protocoles de manutention extrêmement rigoureux.

Source : Jeune Afrique