À Monaco, l’économie bleue sort du grand bain

 

Réunis au Grimaldi Forum pour la deuxième édition du Blue Economy & Finance Forum, dirigeants politiques, investisseurs et experts ont affiché une conviction commune: la protection des oceans n’est plus seulement un impératif environnemental, mais un enjeu économique majeur. Reste désormais à transformer les discours en
financements massifs. Par Clement Martinet


La deuxième édition du Blue Economy & Finance Forum (BEFF), organisée par la fondation prince Albert II de Monaco et l’Institut océanographique, s’est achevée vendredi 29 mai 2026 au Grimaldi Forum sur un double sentiment : celui d’une prise de conscience désormais largement partagée, mais aussi celui d’une urgence à accélérer concrètement la mobilisation des capitaux privés en faveur de l’océan. Ouvert jeudi 28 mai 2026 par le prince Albert II, ce forum de deux jours a réuni près de 300 participants de haut niveau parmi lesquels des décideurs politiques, banquiers, fonds souverains, entrepreneurs, investisseurs institutionnels et experts internationaux. L’objectif affiché était clair : passer d’une phase de réflexion et de sensibilisation à une phase opérationnelle de financement massif d’une économie bleue durable.

Un discours mobilisateur

Demeure cette question, en toile de fond : protéger l’environnement peut-il devenir rentable financièrement ? Dans son discours d’ouverture, Albert II a posé les jalons d’un changement de paradigme : « Nous avons bâti une économie de la taille d’une grande nation, et nous avons oublié de la financer. L’économie bleue génère chaque année 2 500 milliards de dollars. Sur l’ensemble des capitaux investis dans le développement durable à travers le monde, seule une infime partie atteint les océans. » Le prince Albert II a ensuite rappelé le chemin parcouru depuis la première édition : « Lors de la première édition de ce forum, il y a un an, la question était encore de savoir si l’océan avait sa place dans un bilan financier. Je crois que nous y avons répondu. Cette année, la question est plus nette et plus simple. Non pas s’il faut investir dans l’océan, mais à quelle vitesse, et avec quelle audace. » Il a martele que la contrainte environnementale n’est pas l’ennemie du rendement, mais bien son origine : « Investir dans l’océan n’est plus de la philanthropie, ni un créneau marginal. C’est un domaine économique à part entière, qui couvre désormais tout le spectre de la finance : capital-risque et capital-investissement, dette privée et infrastructures, et instruments tels que les obligations bleues. »Le prince a conclu son allocution par un appel direct et sans ambiguïté : « Investissez dans l’océan maintenant. Investissez à grande échelle. Et investissez en sachant ce qu’il est vraiment : non pas un risque à gérer, mais l’opportunité déterminante de notre temps. »

Des avancees reelles, mais encore limitées

En 2025, la première édition du BEFF avait généré une mobilisation inédite : plus de 25 milliards d’euros d’investissements identifiés dans la transition océanique et 8,7 milliards d’euros de nouveaux engagements fermes à l’horizon 2030. Cette année, si de nombreux projets et solutions concrètes ont été présentés lors des « Innovation corners », aucun nouveau chiffre global d’engagements n’a encore été communique. Parmi les intervenants les plus marquants figurait Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de
2005 à 2013 et membre du comité consultatif de la Monaco Blue Initiative. Il a livré son analyse à Monaco Hebdo [à ce sujet, lire son interview publiée dans ce numéro de Monaco Hebdo – NDLR] : « L’économie bleue représente un potentiel exceptionnel, à condition de réconcilier l’économie et la nature, en commençant par investir dans la réparation des écosystèmes marins que nous avons dégradés, et démontrer ainsi que cette transformation systémique est possible. » Interrogé sur la manière de concilier croissance économique liée à l’océan et préservation
des écosystèmes, il a jugé que c’était possible « en appliquant les règles environnementales internationales là où il y en a, en les développant ailleurs, et en convaincant les acteurs économiques qu’il est de leur intérêt de protéger des écosystèmes dont la qualité est essentielle à leur réussite, et dont la disparition tuera leur business ». Sur l’attractivité des projets de restauration océanique, souvent perçus comme longs à rentabiliser, Pascal Lamy s’est montré optimiste,
estimant qu’il s’agit surtout de démontrer « la rentabilité, souvent plus rapide qu’on ne le dit, de ces investissements, qu’il s’agisse de la pêche ou de l’aquaculture durable, de la protection du trait de côte pour réduire les primes d’assurance, ou de la decarbonation du shipping en prevision d’une augmentation inévitable du prix du carbone ».

L’édition 2027 confirmée

De nombreux intervenants ont insisté sur la nécessité de mieux structurer cet écosystème encore fragmenté. Cette volonté d’action concrète a marqué la fin de l’édition 2026 de ce forum. Robert Calcagno, directeur général de l’Institut océanographique, a même posé avec humour la question qui taraudait beaucoup de participants : « Si nous disons tous qu’il faut agir et arreter de parler, est-il bien utile d’organiser un BEFF 3 ? Alors que ce forum sur l’économie bleue et la finance touche à sa fin, un message ressort clairement : opposer « developpement économique » et « protection des océans » n’a plus de sens. C’est précisément cette conviction qui a présidé à la création du BEFF. [ … ] Une chose est sûre : il est temps d’entrer dans une nouvelle phase : celle de la mise en œuvre; celle de l’accélération. » Romain Ciarlet, directeur général de la fondation prince Albert II, a confirmé que l’édition 2027 aura bien lieu, tout en insistant sur la nécessité de transformer les promesses de cette année en réalisations concrètes : « Nous assistons aujourd’hui à une mobilisation croissante des investisseurs, à une innovation technologique rapide, à un consensus scientifique sans précédent, et à une prise de conscience beaucoup plus nette du fait qu’investir dans l’océan est non seulement nécessaire d’un point de vue environnemental, mais aussi de plus en plus pertinent d’un point de vue économique et stratégique. C’est peut-être là le message le plus important de ce forum. Les solutions existent. Les capitaux existent. L’innovation existe. Le défi réside désormais dans l’ampleur. L’ampleur de l’ambition. L’ampleur de la collaboration. Et l’ampleur de la mise en œuvre. »

Source : Monaco Hebdo