Valérie Masson-Delmotte : pourquoi ne prenons-nous pas les mesures nécessaires pour que notre planète reste habitable ?
24 juillet 2026
24 juillet 2026
Valérie Masson-Delmotte est une climatologue reconnue pour son engagement dans la sensibilisation aux enjeux climatiques. Ses nombreux ouvrages de vulgarisation contribuent à rendre accessibles la connaissance de l’évolution du climat et ses causes.
Édito de Charles Pépin : « J’aimerais ce matin vous raconter l’histoire d’une femme, une scientifique, une climatologue, qui se trouve un jour, au lendemain d’une canicule, convoquée par le chef de l’État. Un chef d’État qui a les meilleures intentions du monde : il veut comprendre, il veut une formation express, il reconnaît qu’il revient de loin ; il veut rattraper son retard. Il a réuni ses principaux collaborateurs. Qu’est-ce que le climat ? Pourquoi se réchauffe-t-il ? En quoi est-ce bien l’activité humaine, et non la nature des choses, qui produit un tel réchauffement ? Que peut-on faire ?
Ce pourrait être le début d’un joli conte. Un chef d’État dans son palais doré. Une chercheuse dans son laboratoire encombré de dossiers. Une rencontre au sommet. Elle a préparé comme jamais. L’enjeu est de taille : si le chef de l’État comprend, ça peut tout changer. Elle est précise, pédagogue, elle maîtrise, c’est son sujet. Et lui, lui, le président de la République, tandis qu’elle lui montre la courbe du réchauffement, tandis qu’elle insiste sur la possibilité qui est la nôtre de modifier cette courbe, lui, il a les yeux qui brillent. Elle le voit dans ses yeux : il comprend. Elle le voit : il est convaincu. Il pose les bonnes questions. Elle, elle revoit toute sa vie, son choix de carrière, son combat pour le climat, et devant les yeux pleins de lumière du président, elle se dit qu’elle n’a pas fait tout ça pour rien. Elle en ressort gonflée de fierté, de joie, d’impatience. « Mission accomplie ! »
Dans les jours qui ont suivi, il y a eu quelques effets d’annonce. Elle a pu y croire quelques jours… Mais après, plus rien. Ces effets d’annonce n’ont été suivis d’aucune véritable politique. Ce même président prendra même par la suite des décisions parfaitement contraires à la perspective qu’elle avait dégagée. Les mois ont passé, et puis les années. À chaque nouvelle crise, quelques effets d’annonce. Et puis après, plus rien. Pas de vraie politique. Pas de vrai virage, pas de véritable sursaut. Et notre maison qui continue à brûler. Et elle, elle, elle n’a pas oublié les yeux du président. Elle ne comprend pas, ou alors elle comprend très bien. Pourquoi avons-nous tant de mal à saisir l’urgence du péril climatique ? Est-ce que nous ne voulons pas voir ? Qu’attendons-nous pour changer enfin de vie, de vision, d’habitudes ?
Pour en parler ce matin, j’ai la joie de recevoir une femme que le magazine Times a classée parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde. Présidente du groupe nᵒ 1 du GIEC de 2015 à 2023, climatologue et même paléoclimatologue, Valérie Masson-Delmotte nous a rejoint ce matin sous le soleil de Platon et, en sa compagnie, nous allons essayer de comprendre ce qui nous empêche, individuellement et collectivement, de faire ce qu’il faut pour que notre planète reste habitable. »
Valérie Masson-Delmotte explique que le réchauffement observé et qui se poursuit à un rythme record est la conséquence des activités humaines : « On en est à un niveau de réchauffement planétaire de 1,4 degré. Ça n’a l’air de rien, mais c’est ce qui fait que, par exemple, les vagues de chaleur en France s’intensifient très fortement et qu’au lieu d’avoir, comme au milieu du 20ᵉ siècle, des pics de température à 35 degrés, on dépasse 40 degrés. Et c’est là où on rentre dans la plage dangereuse. Donc la première cause du réchauffement au niveau planétaire est la combustion, l’utilisation des énergies fossiles, charbon, pétrole et gaz. Cette première cause représente les trois quarts de l’effet de serre supplémentaire. » Elle parle ensuite du système alimentaire dans son ensemble : « Déforestation, production agricole, engrais, élevage… C’est à peu près un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre. »
Mais en France, ce n’est pas comme dans le reste du monde, comme nous l’explique Valérie Masson-Delmotte : « On est un peu particuliers parce que depuis les années 1970 et pour des enjeux de souveraineté, notre électricité est décarbonée, donc issue du nucléaire. Il y a aussi l’hydroélectricité, avec une montée en puissance des énergies renouvelables. Donc chez nous, c’est un peu différent d’autres pays du monde, puisque ce qui pèse le plus, ce sont les transports – à peu près un tiers –, et dans les transports, c’est à peu près pour moitié la voiture individuelle. » Ensuite, le deuxième facteur qui pèse le plus à peu près à parts égales en France, c’est l’agriculture et les bâtiments. « L’agriculture, c’est notamment l’utilisation d’engrais azotés et l’élevage de ruminants, et en ce qui concerne les bâtiments, c’est le chauffage au fioul et au gaz qui pèse le plus. »
Pour résumer, cela dépend de l’échelle à laquelle on regarde les choses : « Si c’est au niveau mondial, c’est sortir du charbon pour la production électrique. Si c’est au niveau français, c’est substituer de l’électricité décarbonée à toutes les autres utilisations de l’énergie, donc électrifier par exemple, avec la pompe à chaleur pour le chauffage ou le rafraîchissement. C’est utiliser des véhicules électrifiés, par exemple, à la place de véhicules qui utilisent du pétrole. »
Valérie Masson-Delmotte explique qu’à l’échelle individuelle, c’est très hétérogène, on n’est pas égaux en termes de responsabilité. « Les émissions de gaz à effet de serre sont disproportionnellement plus élevées pour les personnes qui ont les revenus les plus élevés. Mais pour une partie importante de la population française qui fait face à une précarité à tous les niveaux, les enjeux dans ce cas-là, sont de rendre accessibles des solutions décarbonées pour ceux qui ont les revenus les plus contraints. » Elle explique que ce n’est pas du tout la même chose selon les catégories de revenus : « Si on prend l’empreinte individuelle, certaines personnes vont partir en vacances très fréquemment à l’autre bout du monde, en jet privé, en yacht, en avion, etc. Et d’autres personnes vont avoir des logements mal isolés, qui ne seront chauffés que d’une manière très coûteuse, ou auront des véhicules anciens peu performants. L’enjeu est alors de rendre accessible l’isolation des logements ou de procurer des véhicules plus performants. » Elle ajoute : « Dans les pays les plus pauvres, là où vivent 3 milliards et demi de personnes particulièrement vulnérables face au réchauffement, leurs émissions ne représentent que moins de 6% des émissions historiques de gaz à effet de serre. »
Elle est climatologue et ne veut pas donner de leçons. Mais pour elle, pour agir en tant qu’individu, plusieurs leviers : « D’abord, la première chose est d’interpeller nos représentants, les élus, sur les politiques publiques en matière de climat, de réduction d’émissions de gaz à effet de serre et d’adaptation, parce que ça, ce sont les deux piliers. Ensuite, vous pouvez faire votre propre bilan carbone, vous allez sur le site nosgestesclimatOuverture dans un nouvel onglet. Vous voyez selon votre mode de vie ce qui émet le plus, et vous en discutez avec vos proches. Vous pouvez aussi vous-même faire des choix intelligents et éclairés, c’est ce que je fais à titre personnel, et nous on le fait aussi dans le monde de la recherche. »