Mer Méditerranée : Mais où est passé le poulpe ?
1 juillet 2026
1 juillet 2026
Lorsqu’on demande à Gérard Carrodano quand est-ce que le poulpe s’était fait discret en Méditerranée, sa réponse est claire : « Depuis une décennie. » Ce pêcheur de La Ciotat (Bouches-du-Rhône) a plus de 7.000 plongées dans les palmes. Ancien chasseur sous-marin désormais spécialisé dans la capture d’animaux marins vivants pour les musées, aquariums et instituts scientifiques, il a vu se raréfier la population d’octopus vulgaris, de son nom latin.
A Cannes, l’association « Anges de poulpes », fondée par Marie Muzard, alerte sans relâche sur le déclin du céphalopode. Selon ses observations, partagées dans Nice Matin, « entre 2020 et 2024 sa population a baissé de moitié ». Pour protéger l’espèce, la pêche récréative du poulpe est notamment interdite dans les eaux du Parc national de Port-Cros et dans le Parc national des Calanques du 1er juin au 30 septembre, durant la période de reproduction de l’animal. La mesure, prise depuis 2016, expose les contrevenants jusqu’à 22.500 euros d’amende en cas de braconnage.
Durant cette étape clé, les pieuvres sont particulièrement vulnérables. « Les femelles se mettent dans ce qu’on appelle les cabanes, des trous peu profond pour pondre leurs œufs. Ensuite, elles n’auront de cesse que de les ventiler et de les surveiller, assure Gérard Carrodano. Là, elles sont très faciles à prélever, d’autant que la plupart du temps il y a un ou deux mâles à côté : le pêcheur peut faire un triplé. » En 2025, la Tunisie avait totalement interdit la pêche du céphalopode sur le littoral face à une baisse « catastrophique » des populations de poulpes soulignée par les pêcheurs.
Au large de La Ciotat, les poulpes doivent aussi faire face à la prolifération des murènes, selon le pêcheur, une espèce prédatrice du céphalopode. « Les poulpes adultes à huit pattes cela n’existe presque plus dans notre région : ils leur manquent des membres ou alors ils se font bouffer », assure-t-il. En Grèce, l’espèce est aussi menacée par un poisson venu de l’océan Indien qui mange les œufs, selon des pêcheurs interrogés par TF1.
Mais ces constats en mer ne sont pas étayés par des données scientifiques fiables, nuance Laure Bonnaud-Ponticelli, professeure de biologie évolutive au Museum national d’Histoire naturelle, au sein du laboratoire BOREA. « Il n’y a pas de séries temporelles, donc c’est difficile de savoir comment évoluent réellement les populations de poulpes », explique-t-elle.
Elle cite l’exemple de la prolifération de l’espèce sur les côtes bretonnes ou vendéennes, observée après la période du Covid-19. Incidence du réchauffement climatique ? Fin de la surpêche ? Autant d’hypothèses qui restent sur la table, faute de « données physico-chimiques » sur les températures de l’eau, les courants ou encore la salinité.
Quant aux nouveaux prédateurs, qui décimeraient les populations de poulpes, il reste aussi difficile d’établir un lien de causalité sans études scientifiques. « Le poulpe commence aussi à avoir une nourriture abondante avec l’invasion de crabes bleus, souligne-t-elle. Le fonctionnement d’un écosystème est toujours complexe : il y a plus de prédateurs, mais aussi plus de proies. »
Néanmoins, s’il n’y a pas encore suffisamment de données scientifiques, Laure Bonnaud-Ponticelli fait confiance aux pêcheurs et aux observations locales. « Les pêcheurs de Marseille ont été les premiers, à ma connaissance, à s’autolimiter en quantité et en taille, car ils s’étaient rendu compte d’une diminution d’une année à l’autre, rappelle la professeure. S’ils ont mis en place cette régulation c’est qu’ils étaient conscients que la population était en danger. » En Bretagne, une licence a également été instaurée pour les pêcheurs de poulpes depuis quelques années.
Un rapport d’intérêt réalisé sur le nord de la Corse réalisé récemment arrive au constat d’une diminution. « Il faut maintenant le faire sur plusieurs années pour avoir pour avoir une idée réelle de l’évolution de la population », complète Laure Bonnaud-Ponticelli. Et de lancer un appel : « Intéressons-nous enfin à ces populations puisque l’observation sur le terrain des professionnels montre quand même qu’il y a un problème. »