« Un désert sous-marin sans algues », quelles sont les conséquences pour les fonds marins en Méditerranée en cas d’une nouvelle canicule marine ?
1 juillet 2026
1 juillet 2026
La Méditerranée s’est fortement réchauffée ces derniers jours. Si les scientifiques ne jugent pas la situation alarmante à ce stade, ils n’excluent pas une nouvelle canicule marine cet été, avec des conséquences potentielles sur les écosystèmes, semblables à celle de 2022.
Christian Tamburini, directeur de recherche au CNRS et à l’Institut méditerranéen d’océanologie de Marseille, confiait à ICI Provence que « la mer a grimpé de six degrés en six jours pour atteindre 24 degrés ce 24 juin ». Il estime cependant que ces valeurs ne sont pas alarmantes puisque « l’eau en profondeur garde des températures chaudes mais habituelles pour cette période de l’année. Elle est à 16 degrés à 10 mètres de profondeur, 15 degrés à 20 mètres« . Il n’exclut pas une nouvelle canicule marine cet été au vu des vagues de chaleur successives attendues.
En effet, depuis plusieurs jours, la France est frappée par une vague de chaleur inédite, accumulant les records de températures. La ministre de la Transition écologique confiant au micro de France Inter qu’il y a « de fortes probabilités » que l’Hexagone connaisse une nouvelle canicule au début du mois de juillet, qui « pourrait nous emmener jusqu’au 14 juillet« .
Si pour le moment il est trop tôt pour observer des conséquences précises de l’épisode actuel, la canicule marine de 2022 a fait l’objet d’études approfondies. « On peut imaginer que la vague de chaleur actuelle aura des conséquences similaires à celle de 2022« , assure Charles-François Boudouresque, professeur à Aix-Marseille Université.
Le scientifique distingue deux types de réponses des écosystèmes face à la chaleur. Du côté des perdants, il y a les espèces fixes, incapables de fuir la chaleur et qui ont payé le plus cher. « Les poissons qui sont mobiles peuvent se déplacer pour chercher des milieux plus favorables« , explique-t-il, soulignant que les gorgones ont connu une forte mortalité. « À Marseille, le taux de mortalité de la gorgone rouge a été de plus de 90 à 100 % et celui de l’éponge commerciale de 100 %« , précise-t-il.
En revanche, les espèces thermophiles ont bénéficié de cette vague de chaleur. C’est le cas des algues vertes qui ont particulièrement proliféré. Il fait également référence aux posidonies, cette plante à fleurs et à graines « qui a connu une floraison, suivie d’une fructification absolument exceptionnelles« . Un phénomène qui, selon le professeur, « traduit la résilience des écosystèmes en milieu naturel« .
Mais, le volet le plus préoccupant de son analyse, c’est la progression d’espèces originaires de la mer Rouge qui colonisent peu à peu la Méditerranée, via le canal de Suez. Si elles n’ont pas encore atteint les côtes françaises, Charles-François Boudouresque est formel, leur avancée est inéluctable. Il parle d’abord du poisson-lapin, décrit par le chercheur comme « un herbivore vorace qui mange tout« , une véritable « chèvre marine capable de transformer les fonds marins en déserts« . Le scientifique explique que sa progression se poursuit, vague de chaleur après vague de chaleur. « Il finira par arriver chez nous et on finira par voir la même chose qu’en Grèce ou en Turquie : un désert sous-marin sans algues« , regrette-t-il.
Il y a aussi le poisson-lion, qualifié de « poisson magnifique, très esthétique à regarder, dont les balais sont une fascination à observer« . En revanche, il est un « redoutable prédateur vorace qui mange tout, et dont l’arrivée chez nous sera embêtante« , ajoute le professeur. Et elle posera un autre problème, puisque le contact avec ce poisson est extrêmement douloureux, rapporte Charles-François Boudouresque. Il ajoute que cette douleur nécessite une hospitalisation en cas de contact involontaire.
La dernière espèce que le scientifique évoque est la méduse géante (Rhopilema), dont l’ombrelle mesure un mètre de diamètre. « Ce n’est pas la petite méduse qui nous embête sur nos côtes« , ironise le chercheur. Sa piqûre, bien plus grave qu’une « simple brûlure désagréable« , envoie directement à l’hôpital. Dans les régions où elle est déjà présente, les plages sont fermées et la pêche artisanale interdite, précise le professeur. Pour le chercheur, on pourrait voir ces espèces apparaitre sur nos côtes dans la décennie à venir.
Face à ces perspectives, Charles-François Boudouresque ne voit qu’un seul levier d’action véritable : lutter contre les gaz à effet de serre et ralentir le réchauffement climatique. Selon lui, les efforts sont insuffisants et surtout tardifs. « On les fait, mais trop lentement, à reculons parfois et même avec des reculs« , regrettant ce qui se passe aux États-Unis. Il note toutefois une évolution du côté chinois, longtemps peu concernés par la question climatique et aujourd’hui davantage conscients des enjeux. À l’inverse, il déplore le rôle de dirigeants comme Donald Trump, qui « font faire un pas en arrière alors qu’on n’allait déjà pas très vite« .
Engagé sur la question climatique, Charles-François Boudouresque tient néanmoins à nuancer son propos. « Je souhaite qu’on soit plus actifs et réactifs face au changement climatique, mais je milite aussi pour qu’on ne lui attribue pas tout« , insiste-t-il lourdement. Parce que sa crainte, c’est qu’en attribuant systématiquement tous les phénomènes au seul réchauffement climatique, on risque de complètement décrédibiliser le discours scientifique.