Surpêche et violations massives du droit du travail : un rapport accable les Chinois

 

Le chiffre donne le vertige : la Chine est responsable de 50 à 70 % des calamars pêchés en haute mer. Grâce à une flotte à la croissance fulgurante (+ 830 % en mer d’Arabie entre 2015 et 2019), Pékin contrôle désormais 92 % de l’effort de pêche en haute mer par attraction lumineuse, un phénomène de masse observé par satellite.

« Ce n’est plus de la pêche, c’est une stratégie d’accumulation étatique », dénonce un rapport de l’Environmental Justice Foundation (EJF), une organisation non gouvernementale anglo-saxonne qui a pour mission de protection de la nature et des droits des personnes qui en dépendent.

La Chine ne se contente pas de capturer, elle transforme et fixe les prix mondiaux via son « Distant-water squid price index » (indice des prix du calamar de haute mer). « La Chine est la force dominante, précise Dominic Thomson, expert sur les pêcheries de calamar pour la fondation, et principal auteur du rapport. Elle contrôle chaque maillon de la chaîne, rendant tout levier de négociation presque impossible pour les acheteurs occidentaux ».

Le calamar sous toutes ses formes, encornets, seiches, est devenu, en moins d’une génération, une matière première mondiale pesant 12,7 milliards de dollars, avec une projection de 18,4 milliards de dollars d’ici 2035. L’Union européenne est le premier marché d’exportation. Et la demande est en croissance exponentielle, de 3,8 % par an. Des restaurants de bord de mer aux étals des supermarchés européens, le calamar, souvent transformé, est en effet partout. Mais derrière ce succès gastronomique se cache l’une des crises les plus sombres de la mondialisation maritime.

 

Le Mille 201, début de la zone dérégulée

 

« Le problème fondamental est géographique, explique Dominic Thomson. Près de 60 % de l’approvisionnement mondial provient de zones non réglementées, comme l’Océan Indien Nord-Ouest ou l’Atlantique Sud-Ouest ». Dans ces déserts juridiques, les Organisations régionales de gestion des pêches (ORGP) sont soit absentes, soit paralysées par une inertie bureaucratique. « Dans le Pacifique Sud-Est, l’organisation compétente n’a adopté aucune mesure concrète en dix ans ».

C’est dans ces zones que se joue le drame du « Mille 201 », juste au-delà de la limites de 200 milles nautiques des zones économiques exclusives (environ 370km). Là, les navires pratiquent le transbordement en mer de manière quasi systématique, avec 97 % des cas signalés par les pêcheurs interrogés par l’ONG.

Les navires, équipés de leurres et de sennes (grands filets tournants), ainsi que de milliers de lampes, attirent les céphalopodes des mois durant. « Les prises sont telles que les ponts des bateaux débordent, ils doivent parfois rejeter à la mer des centaines de kilos de calamars morts », décrit Amélie Giardini, coauteure du rapport. Ensuite, des navires-usines reçoivent directement les prises sur les flots, ravitaillent les bateaux en carburant et permettent aux équipages de rester en mer, parfois jusqu’à deux ans sans retourner au port. « Ce système de transbordement est conçu pour blanchir les produits illégaux et perpétuer les abus, au large, quand personne ne regarde », fustige Dominic Thomson.

Un carnage écologique à l’échelle industrielle

L’enquête de l’EJF, basée sur les témoignages de 431 pêcheurs indonésiens et philippins entre 2020 et 2025, révèle des pratiques atroces. Dans l’Océan Indien, 62 % des navires pratiquent le « shark finning » : on coupe les ailerons des requins, souvent vivants, avant de rejeter leurs carcasses à l’eau. « Les requins agonisent avant de mourir », souligne Amélie Giardini.

Des requins baleines, espèce en danger et peu protégée, sont capturés et découpés sur place.ENVIRONEMENTAL JUSTICE FOUNDATION

La mégafaune paie un tribut lourd. Dauphins, tortues, requins-baleines et raies manta sont capturés accidentellement, mais massivement. « On utilisait la viande de dauphin comme appât pour attirer le calmar », raconte un pêcheur philippin cité dans le rapport. Dans le nord-ouest de l’océan indien, les senneurs à lumière captureriaent également entre 10 et 25 tonnes de thons par jour sans aucune autorisation, une pêche « fantôme » totalement absente des statistiques officielles, alors même que cette pêche est encadrée.

Les dauphins capturés accidentellement servent d’appâts.ENVIRONEMENTAL JUSTICE FOUNDATION

À la lecture de ce rapport, Philippe Cury, directeur de recherche émérite à l’IRD, spécialiste des questions de pêche et de biodiversité marine, ne cache pas son inquiétude : « On fait n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment. C’est une exploitation sauvage qui se terminera inévitablement par un effondrement des stocks ».

Il existe 300 espèces de calamars dans le monde, dont une trentaine est pêchée et commercialisée. Près de 2 millions de tonnes sont prélevées dans le monde chaque année, des individus de 2 cm à 8 mètres de long. L’impact de cette surpêche sur la biomasse est difficilement évaluable, car aucune statistique n’existe. « C’est une biomasse très fluctuante, qui peut connaître des chutes puis des explosions rapides, comme au large du Chili », précise Jesús Urios Culiañez, spécialiste des politiques pour la fondation.

Ce que confirme le français Alain Le Sann, du collectif Pêche et Développement, à qui nous avons également soumis le rapport. « L’EJF met en lumière le rôle de la surpêche des prédateurs de ces céphalopodes dans leur éventuelle profusion. On pourrait y ajouter le réchauffement des océans, car ce sont des animaux à cycles très courts adaptés aux eaux chaudes ». Pour preuve, l’historien investi sur la question des océans rappelle la prolifération du poulpe dans les eaux bretonnes ou anglaises ces dernières années.

 

L’esclavage au bout de la ligne

 

Sur le plan humain, le rapport est accablant. Pour 92 % des pêcheurs interrogés travaillant ou ayant travaillé sur les navires chinois, les indicateurs de travail forcé définis par l’Organisation internationale du travail sont la norme, pas l’exception : « mensonges sur les vrais recruteurs, salaires de misère -souvent non payés- confiscation des passeports, dettes contractées auprès d’agences de recrutement mafieuses », énumère Amélie Giardini, coauteure du rapport. Le piège se referme sur des migrants vulnérables, dont les droits sont bafoués.

Le récit des exactions est un catalogue de l’horreur : coups de barre de fer, tortures, équipages piétinés. « Nous étions traités comme des porcs », témoigne un rescapé philippin. L’EJF a identifié au moins 25 décès sur 20 navires différents, tous battant pavillon chinois. Parmi eux, neuf seraient dus au béribéri, une maladie causée par une carence grave en vitamine B1, signe d’une négligence nutritionnelle extrême. Une maladie que l’on n’avait plus vue sur les mers depuis le XIXe siècle… « Le capitaine lui disait d’attendre la mort », rapporte un témoin à propos d’un pêcheur malade. « Certains, désespérés, coupés du monde et de leur famille pendant une à deux années choisissent le suicide en se jetant par-dessus bord », rapporte Amélie Giardini, qui souligne le travail d’accompagnement des rescapés par l’EJF et des ONG locales partenaires, comme l’association Pejuang Suara Pelaut à Java en Indonésie.

 

L’illusion de la transparence

 

Face à ce tableau noir, l’information des consommateurs en Europe, premier importateur mondial est défaillante. Une étude menée à Bruxelles et Milan a révélé que 49 % des produits à base de calamar ne fournissent aucune information utile sur l’espèce ou le lieu de capture. Les projets d’amélioration des pêcheries (Fishery Improvement Projects, ou FIP), censés garantir la durabilité sont défaillants. Dans l’Atlantique Sud-Ouest, 41 % des navires taïwanais inscrits à un FIP ont été impliqués dans des pratiques destructrices ou des abus de travail.

« L’opacité est le dernier rempart de ce secteur », analyse Amélie Giardini. Pour les experts, la solution passe par une volonté politique forte : l’adoption de la Charte mondiale pour la transparence de la pêche, l’interdiction du transbordement en mer et une limitation stricte de la durée des voyages à douze mois. La Chine a bien imposé un moratoire à ses bateaux dans le Pacifique sud-est et l’Atlantique sud-ouest, mais aucune action forte n’est engagée contre ces flottes fantômes aux financements opaques.

Officiellement la flotte hauturière chinoise serait constituée de 2 700 navires. Selon l’étude de 2020 de l’organisme indépendant Overseas development Institute, ce chiffre serait en réalité à 5 à 6 fois supérieur, en comptant les bateaux sous pavillon de complaisance et ceux non immatriculés auprès de l’Organisation maritime internationale. « Cette flotte obscure qui pêche de nuit, en cachette, épuise les ressources des autres pêcheurs. Les bateaux doivent aller de plus en plus loin, consommant plus de carburant, avec un impact accru sur le climat », insiste Dominic Thomson.

 

« Face à la Chine, qui osera ? »

 

L’ONG en appelle à la responsabilité de l’Union européenne. « En attendant la mise en place de traités, des contrôles aux importations pourraient avoir des effets rapides », ose espérer Amélie Giardini. « Mais ces contrôles et sanctions fonctionnent à des États faibles comme le Cameroun, Ceylan ou le Vietnam », lui oppose Alain le Sann. « Face à la Chine, qui osera ? », interroge-t-il.

La co-autrice du rapport entrevoit aussi le possible rôle de l’Union européenne. « La législation européenne de 2024 visant à interdire les produits fabriqués à partir de travail forcé sur le marché de l’UE pourrait être élargie aux produits de la mer », avance-t-elle. Pour l’instant les services de lutte contre la pêche INN (illicite, non déclarée et non réglementée) n’ont aucun mandat sur les Droits de l’homme. Ce rapport, le plus abouti depuis les enquêtes des journalistes de l’Outlaw Ocean Project en 2023, pourra-t-il faire bouger les lignes ?

Source : Le point