Valérie Hickey : « Investir dans l’océan n’est pas un choix de conservation, c’est un choix économique »
5 juin 2026
5 juin 2026
Alors que l’économie bleue génère chaque année 2 500 milliards de dollars et fait vivre plus de 600 millions de personnes, Valérie Hickey, directrice de l’environnement, des ressources naturelles et de l’économie bleue à la Banque mondiale, appelle à une mobilisation massive des capitaux privés. À l’occasion de sa participation au Blue Economy & Finance Forum 2026, elle a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Par Clément Martinet
Un océan en bonne santé est moteur d’emploi. Il assure les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et les opportunités économiques de centaines de millions de personnes — en particulier pour les communautés qui dépendent le plus de ses ressources. À elles seules, la pêche et l’aquaculture soutiennent 62 millions d’emplois directs. Si l’on prend en compte l’ensemble de la chaîne de valeur, plus de 600 millions de personnes — dont une grande partie des femmes — dépendent de ces secteurs pour leur subsistance. Le potentiel de croissance est considérable. Prenons un exemple : le tourisme soutient entre 270 et 360 millions d’emplois dans le monde. Le tourisme d’aventure fondé sur les activités océaniques et côtières est l’un de ses segments qui connaît la croissance la plus rapide. Pour les pays à faible et moyen revenu et les petits États insulaires en développement, investir dans l’océan est à la fois un impératif de développement et un impératif économique. Il n’y aura jamais de monde sans pauvreté dans un monde sans océan en bonne santé.
« Pour les pays à faible et moyen revenu et les petits États insulaires en développement, investir dans l’océan est à la fois un impératif de développement et un impératif économique. Il n’y aura jamais de monde sans pauvreté dans un monde sans océan en bonne santé »
Le principal défi est d’ordre structurel : alors que les capitaux privés affluent facilement vers des secteurs comme la pêche industrielle et le transport maritime, ils restent largement limités dans les activités les plus essentielles à la santé des océans — gestion de la pollution, restauration des habitats, gestion des aires marines protégées et conservation communautaire. Ces domaines manquent des cadres juridiques, des données fiables et des modèles de revenus éprouvés dont les investisseurs ont besoin.
Le groupe de la Banque mondiale comble ce déficit grâce à plusieurs approches. Nous aidons les pays à mettre en place des fondements institutionnels, comme des cadres réglementaires et des stratégies nationales pour les océans, qui permettent de mobiliser les capitaux privés. Problue, notre programme d’accélération des investissements en faveur des océans, mobilise des financements et des connaissances pour rendre les investissements bancables. Par l’intermédiaire de notre branche dédiée au secteur privé, IFC [Société financière internationale, la branche du groupe de la Banque mondiale dédiée au financement du secteur privé — NDLR], nous intervenons directement sur les marchés commerciaux en émettant des obligations bleues, en accordant des prêts et des garanties, et en élaborant des normes qui réduisent le risque d’investissement.
Les obligations bleues ont démontré la validité de leur concept. Le montant cumulé des émissions s’élève désormais à environ 18 milliards de dollars, contre seulement 3 milliards en 2022. L’obligation bleue souveraine de 15 millions de dollars des Seychelles — la première au monde, émise en 2018 avec le soutien du groupe de la Banque mondiale — a permis d’améliorer la gestion de 21 millions d’hectares d’aires marines protégées et elle est devenue un modèle pour ce type d’initiative. Les lignes directrices d’IFC pour la finance bleue, élaborées conjointement avec l’International Capital Markets Association, sont devenues la norme sur le marché mondial.
« Les obligations bleues ont démontré la validité de leur concept. Le montant cumulé des émissions s’élève désormais à environ 18 milliards de dollars, contre seulement 3 milliards en 2022 »
La croissance des obligations bleues a été plus lente que celle des obligations vertes, mais des innovations émergentes y remédient. Par exemple, les garanties et les financements concessionnels réduisent les risques liés aux émissions pour les nouveaux emprunteurs. La « préparation à l’investissement » des pays est essentielle à cet égard, c’est-à-dire s’assurer qu’ils ont la capacité de générer et d’absorber des financements bleus à grande échelle. Les plans pour des océans durables et les plans de développement de l’économie bleue jouent un rôle important à cet égard.
Le groupe de la Banque mondiale intervient à deux niveaux. Au niveau des normes, nos « lignes directrices pour la finance bleue » définissent ce qui constitue un investissement bleu crédible et établissent le cadre pour la diligence raisonnable, le reporting d’impact et la vérification par des tiers. Ces lignes directrices sont de plus en plus souvent utilisées comme référence par les banques commerciales, les fonds souverains et les agences de notation, et sont intégrées dans les taxonomies et les cadres nationaux. Au niveau des transactions, le groupe de la Banque Mondiale travaille directement avec les institutions financières pour développer des portefeuilles classés « bleus », structurer des véhicules de financement mixte et identifier des projets en cours de développement qui répondent aux critères de la finance bleue. Au Mozambique, nous avons soutenu l’élaboration d’une stratégie comprenant un portefeuille d’opportunités d’investissement bleu, soigneusement sélectionnées, conçu pour mettre en relation directe les investisseurs institutionnels avec des projets bancables.
Outre l’exemple des obligations bleues des Seychelles, plusieurs projets se distinguent. Dans les pays insulaires du Pacifique, les réformes soutenues par le groupe de la Banque mondiale ont multiplié par sept les recettes issues des licences de pêche, pour atteindre 495 millions de dollars en 2021, et doublé l’emploi, avec 25 000 postes. En Afrique de l’Ouest, les investissements dans la résilience côtière au Bénin et au Togo ont protégé 165 000 personnes contre l’érosion et les inondations tout en créant 12 000 emplois. Ces exemples montrent comment les investissements dans l’océan renforcent la résilience, réduisent la pauvreté et stimulent l’emploi.
« Il n’y a guère de véritable contradiction entre la croissance économique et la préservation des océans : les données le confirment. Les pertes économiques les plus importantes ne proviennent pas de la conservation, mais de l’absence de conservation »
La restauration des écosystèmes marins est en train de passer du statut de subvention de conservation à celui de classe d’actifs susceptible d’attirer des investissements, mais elle n’en est pas encore tout à fait là pour la plupart des investisseurs privés. Des activités comme la replantation de mangroves et la réhabilitation des récifs coralliens génèrent des avantages très variés — protection du littoral, séquestration du carbone, productivité des pêcheries — qui sont difficiles à monétiser par le biais des sources de revenus traditionnelles. Cela dit, plusieurs facteurs améliorent l’attrait de l’investissement. Les marchés du carbone bleu émergent comme un mécanisme permettant de monétiser la valeur de la séquestration du carbone des écosystèmes côtiers restaurés. Un hectare de mangrove stocke jusqu’à cinq fois plus de carbone qu’une forêt continentale comparable, ce qui est un atout significatif tant sur les marchés volontaires que sur les marchés réglementés du carbone. Le groupe de la Banque mondiale accélère la préparation des investissements en développant des méthodologies standardisées de crédit de carbone bleu, en mettant en place une infrastructure de données pour vérifier les résultats et en recourant au financement mixte pour absorber les coûts initiaux, ce qui permet aux projets d’attirer des capitaux commerciaux à maturité.
Il n’y a guère de véritable contradiction entre la croissance économique et la préservation des océans : les données le confirment. Les pertes économiques les plus importantes ne proviennent pas de la conservation, mais de l’absence de conservation. La surpêche et la mauvaise gestion coûtent à l’économie mondiale 83 milliards de dollars par an en bénéfices perdus. À l’inverse, les retombées d’une gestion durable des océans sont tangibles. Comme indiqué plus haut, en Afrique de l’Ouest, les investissements dans la protection du littoral ont permis de créer 12 000 emplois tout en prévenant les inondations. La clé réside dans une gouvernance intégrée des océans : des stratégies nationales d’économie bleue, des plans d’aménagement de l’espace marin et des cadres réglementaires permettant à l’activité économique et à la gestion des écosystèmes d’avancer de concert. Investir dans les océans n’est pas un choix de conservation — c’est un choix économique.
Les produits d’assurance « bleus », couvrant la pêche, les infrastructures côtières et la dégradation des récifs, constituent un nouveau domaine prometteur. La maturation des marchés du carbone bleu pourrait mobiliser d’importants financements privés pour la restauration, et les structures de financement mixte restent essentielles pour combiner différents types de capitaux. Les progrès en matière de données et de surveillance océaniques — observation par satellite, détection acoustique, surveillance électronique des captures — permettent de vérifier les investissements dans les océans et de réduire la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, qui impose des coûts importants à l’économie mondiale. Les technologies dans le secteur de l’aquaculture, notamment les systèmes de cages en mer et la culture d’algues, sont très prometteuses : une analyse du groupe de la Banque mondiale révèle que les investissements dans l’aquaculture pourraient générer 22 millions de nouveaux emplois d’ici 2050.
« Les pertes économiques les plus importantes ne proviennent pas de la conservation, mais de l’absence de conservation. La surpêche et la mauvaise gestion coûtent à l’économie mondiale 83 milliards de dollars par an en bénéfices perdus »
La grille de performance « Corporate Scorecard » du groupe de la Banque mondiale nous aide à évaluer dans quelle mesure nous remplissons notre mission, qui consiste à mettre fin à l’extrême pauvreté et à favoriser la prospérité sur une planète vivable. Au lieu de nous limiter à mesurer les moyens mis en œuvre, comme le nombre de projets ou les sommes dépensées, nous mesurons également les résultats, par exemple, le nombre de filles scolarisées ou la réduction des émissions de carbone obtenue grâce à nos investissements. Grâce à cela, nous pouvons constater que plus de 35 millions d’hectares de zones marines sont désormais mieux gérés grâce aux investissements du groupe de la Banque mondiale, ce qui se traduit par des avantages concrets en matière de sécurité alimentaire, d’emploi et d’amélioration des revenus.
Les capitaux privés sont essentiels. Les finances publiques doivent montrer la voie en réduisant les risques et en établissant des normes, mais l’échelle nécessaire ne peut être atteinte qu’en mobilisant de manière coordonnée l’ensemble des sources de financement : souveraines, multilatérales, privées et philanthropiques. Le déficit de financement annuel dépasse de loin ce que les budgets souverains et les banques multilatérales de développement peuvent combler à eux seuls. Les organisations philanthropiques et les fondations occupent une position unique pour financer des activités à haut risque et en phase de pré-commercialisation — surveillance communautaire, données en libre accès — qui créent un environnement propice à l’investissement. Les investisseurs institutionnels privés, notamment les fonds de pension et les fonds souverains, reconnaissent de plus en plus les opportunités offertes par ce secteur.