Pêche et éolien flottant : en Méditerranée, FishWind fait le pari d’une cohabitation négociée

 

Les éoliennes flottantes vont s’installer en Méditerranée. Pour les pêcheurs, cela signifie perdre l’accès à une part de leurs zones de travail. En Bretagne, ce conflit-là a fini devant les tribunaux. En Méditerranée, une organisation de pêcheurs a décidé de s’asseoir à la table des développeurs plutôt que d’attendre les procédures.

Ce mardi 2 juin, à Port-La Nouvelle, la journée Wind’Occ réunissait ingénieurs, investisseurs, élus et développeurs autour d’un seul sujet : comment industrialiser l’éolien flottant en Méditerranée. Une filière portée par un appel d’offres national de dix gigawatts lancé en avril 2026 et par les premières fermes pilotes qui tournent depuis quelques semaines au large de Leucate. Dans cette assemblée, Bertrand Wendling avait une entrée en matière inattendue. Le directeur général de Sathoan, organisation qui regroupe 110 navires de pêche sur la façade méditerranéenne, n’a pas parlé de mégawatts ni de raccordement. Il a parlé « de poulpe ».

« Derrière chaque projet éolien, il y a des écosystèmes, des porteurs de projets, mais aussi des pêcheurs », a-t-il lancé d’entrée. « La question n’est plus de savoir comment gérer la biodiversité et la pêche. C’est de savoir comment on les fait cohabiter ensemble. »

Derrière la formule, une réalité : pour installer un gigawatt d’éolien flottant, il faut compter 150 à 200 kilomètres carrés d’emprise maritime. « À terme, les projets prévus en Méditerranée française pourraient représenter plus de 1 000 km², soit environ 10 % de l’espace de pêche disponible », pose-t-il. La perte est chiffrable : « un million d’euros de chiffre d’affaires par an et par gigawatt produit ». Pour les navires de Sathoan, dont beaucoup travaillent précisément sur les zones pressenties pour les futurs parcs, l’équation est directe.

 

Ne pas reproduire le précédent

 

Pour comprendre pourquoi cette prise de parole compte, il faut regarder ce qui s’est passé ailleurs. Sur la façade atlantique, le dialogue entre pêcheurs et promoteurs de l’éolien n’a pas eu lieu au bon moment. Alors le Comité régional des pêches de Bretagne s’est engagé en 2025 dans un recours contre le site retenu au large de Roscoff, fréquenté par une cinquantaine de navires sans possibilité de report. En février 2026, des associations bretonnes attaquaient devant le Conseil d’État la programmation énergétique nationale elle-même. « Là-bas, les pêcheurs ont été informés, pas associés ». Le résultat : des procédures qui ralentissent les projets et une méfiance durable de la profession envers l’ensemble de la filière.

C’est précisément ce scénario que Sathoan veut tuer dans l’oeuf avec « FishWind ».

 

Tester avant que les décisions soient prises

 

FishWind est un projet de recherche-action financé par le Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (FEAMPA) et la Région Occitanie. Il est porté par Sathoan en partenariat avec le Cepalmar, des scientifiques de l’Ifremer, l’École des Mines d’Alès et des développeurs dont ENBW Valeco Offshore.

Son principe : aller en mer maintenant, avant que les parcs commerciaux n’existent, « pour documenter ce qui est réellement praticable à l’intérieur d’un parc éolien flottant ». Trois zones ont été pré-identifiées en Méditerranée, « suffisamment profondes et éloignées des côtes pour ressembler aux futurs parcs ». Dans ces zones, des pêcheurs ont testé cinq types d’engins dormants (le filet de fond, la palangre, la senne tournante coulissante de surface, le casier et le pot à poulpe), « au sein de parcs virtuels reproduisant la géométrie réelle d’une ferme commerciale de 250 mégawatts ».

« L’idée du projet FishWind, c’est d’aboutir à des recommandations concrètes à destination des services de l’État et des porteurs de projets éoliens », résume Bertrand Wendling. Les résultats sont attendus fin 2026, soit avant les phases d’autorisation de l’AO10. C’est-à-dire avant que les dés soient jetés.

Du côté des développeurs, ENBW Valeco Offshore assume pleinement ce type de démarche. « Sur tous les territoires sur lesquels on souhaite s’implanter, on travaille à l’identification de leviers de solutions en créant des partenariats, en montant des projets R&D avec des acteurs du territoire, d’une part pour avoir des solutions spécifiques aux besoins des territoires et d’autre part pour être proactifs », explique Matthew Hebert, responsable pêche et environnement de la société. C’est en ce sens qu’ENBW Valeco travaille par ailleurs avec la start-up montpelliéraine Lineup Ocean sur des modules éco-conçus destinés à enrichir la biodiversité à l’intérieur même des parcs.

 

Compenser ce qu’on enlève par ce qu’on crée

 

« Notre vision, c’est d’imaginer un avenir où les plateformes offshore ne seront plus que des zones industrielles, mais aussi des habitats vivants où les écosystèmes peuvent se régénérer et où la pêche peut encore avoir sa place. Nous n’adoptons pas la mer à l’industrie. Nous cherchons à adapter l’industrie pour régénérer la mer », pose Bertrand Wendling.

C’est là que FishWind change de nature et porte un pari scientifique plus ambitieux. Si les parcs réduisent inévitablement l’espace de pêche disponible, peuvent-ils au moins reconstituer une partie de la ressource halieutique ? Le projet travaille sur des récifs artificiels éco-conçus destinés à être déployés à l’intérieur des parcs, compatibles selon Matthew Hebert avec « l’installation, la maintenance et le retrait des parcs », condition indispensable pour que les développeurs acceptent de les intégrer à leurs projets.

FishWind prévoit de « fabriquer un ou deux modules expérimentaux d’ici la fin 2026 », puis de les suivre pendant trois à cinq ans dans un parc réel.

Ce n’est pas une solution à la perte de surface. Les acteurs eux-mêmes ne le prétendent pas. C’est une tentative de prouver que les pêcheurs, plutôt que de subir les décisions, peuvent en façonner les conditions.

Source : echo-des-tribunes