Des plastiques « taxis à bactéries » menacent les tortues marines
29 mai 2026
29 mai 2026
Les plastiques marins concentrent des bactéries résistantes aux antibiotiques. La contamination de tortues révèle ce risque sanitaire invisible.
À Kélonia, le centre de soins pour tortues marines de l’île de La Réunion, certaines pensionnaires tombent malades alors même qu’elles sont prises en charge. Blessées ou affaiblies, elles sont recueillies après avoir avalé des hameçons, s’être échouées ou avoir ingéré des déchets plastiques confondus avec des méduses. Mais depuis plusieurs années, un phénomène préoccupe les responsables de la structure : malgré les soins, des infections persistantes apparaissent chez plusieurs tortues. Lésions cutanées, atteintes oculaires, diarrhées… Et ces infections résistent à plusieurs antibiotiques.
Les vétérinaires ne comprenaient pas d’où venaient ces bactéries multirésistantes qui rendaient les tortues malades et compliquaient les soins », raconte Philippe Jourand, microbiologiste environnemental à l’UMR ENTROPIE.
Un détail finit pourtant par attirer son attention : dans le bassin de pompage qui alimente les installations en eau de mer, de nombreux fragments plastiques flottent en surface. Rouges, jaunes, verts ou blancs, ils sont visibles à l’œil nu. Et si ces déchets étaient devenus des vecteurs de microbes pathogènes ?
Les analyses vont confirmer cette intuition.
Fragments plastiques flottant à la surface de l’océan Indien. Colonisés par des micro-organismes, ces déchets peuvent transporter des bactéries pathogènes sur de longues distances.
© Adrian Fajeau GLOBICE
Dans le sud-ouest de l’océan Indien, la pollution plastique atteint aujourd’hui des niveaux comparables à ceux observés dans l’Atlantique ou le Pacifique. Les travaux menés par la chercheuse Margot Thibault, à travers 19 campagnes océanographiques, ont notamment révélé d’importantes concentrations de débris dans l’Océan indien sud-ouest.
Ces fragments flottants sont principalement composés de polyéthylène et de polypropylène. Ils peuvent dériver pendant des années à la surface des océans. Mais loin d’être inertes, ils deviennent rapidement des supports de vie pour toute une communauté de micro-organismes : bactéries, virus, champignons, algues ou protistes viennent s’y fixer pour former ce que les chercheurs appellent désormais la « plastisphère ».
Les scientifiques parlent même des « auto-stoppeurs de la pollution plastique ». Car ces déchets flottants ne transportent pas seulement des microbes : ils concentrent aussi contaminants organiques, pesticides, antibiotiques, hormones ou métaux lourds. Exposés à un fort rayonnement solaire, ces biofilms deviennent des milieux propices aux échanges génétiques entre micro-organismes.
« Sur ces plastiques, il y a un cocktail chimique et microbien soumis à de très forts UV, ce qui favorise l’apparition et la transmission de gènes de résistances aux antibiotiques et aux métaux », souligne Philippe Jourand.
Les travaux menés autour de La Réunion montrent ainsi que ces biofilms sont dominés par des protéobactéries, un vaste groupe comprenant de nombreux agents pathogènes. Parmi eux figurent notamment les des bactéries du genre Vibrio, dont certaines sont responsables du choléra ou de maladies touchant les coraux.
À Madagascar, une étude menée dans un lagon par des chercheurs de l’Institut Halieutique et des Sciences Marines (IH.SM) a montré que près de 90 % des macroplastiques analysés hébergeaient des bactéries potentiellement pathogènes pour l’homme. Ces déchets agissent comme de véritables refuges microbiens, concentrant ces agents pathogènes à des niveaux bien supérieurs à ceux observés dans l’eau de mer environnante.

Ces plastiques constituent un réservoir potentiel d’espèces pathogènes et antibiorésistantes. S’ils contaminent la chaîne trophique marine ou directement l’homme, cela devient un véritable enjeu sanitaire », explique Rakotovao Raherimino, microbiologiste marin à l’Institut Halieutique et des Sciences Marines (IH.SM), à Madagascar.
Pour les scientifiques, il restait cependant une étape essentielle : démontrer que ces microbes ne se contentent pas de voyager sur les plastiques, mais qu’ils peuvent réellement contaminer la faune marine.
C’est précisément ce qu’a permis l’étude menée à Kélonia.
Les scientifiques ont prélevé les fragments plastiques présents dans le bassin de pompage du centre de soins, puis identifié les bactéries qui y étaient associées. Ils y retrouvent plusieurs souches multirésistantes aux antibiotiques. Grâce à des analyses génomiques, ils les comparent ensuite aux bactéries isolées chez les tortues malades.
Le résultat est frappant : les souches retrouvées sur les plastiques sont identiques — ou très proches — de celles infectant ces animaux soignés.

Cette contamination s’inscrit dans une évolution observée depuis longtemps au centre de soins de Kélonia. Après certaines opérations, les tortues excrètent de grandes quantités de déchets plastiques, systématiquement répertoriés par les équipes. Et la proportion de tortues excrétant du plastique augmente d’année en année », indique Francis Schneider, vétérinaire travaillant avec cette structure depuis 2007.
Certaines analyses ont même permis de retracer l’origine d’une partie de ces déchets jusqu’en Asie du Sud-Est ou en Chine. Pour les vétérinaires, cette pollution diffuse agit désormais comme un immense système de transport biologique à l’échelle des océans.
es oiseaux marins, comme ce pétrel de Barau observé dans l’océan Indien, ingèrent fréquemment des déchets plastiques et servent aujourd’hui de bioindicateurs de la pollution marine.
© Valentin Lauféron
Les tortues marines apparaissent ainsi comme des victimes emblématiques d’une pollution bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car derrière les déchets visibles se cache une contamination microbiologique largement invisible.
À Kélonia, les résultats de l’étude ont déjà conduit à recommander un renforcement du traitement de l’eau alimentant les bassins, notamment grâce à des systèmes de stérilisation UV capables de limiter la diffusion des biofilms microbiens.
Mais pour Philippe Jourand et Margot Thibault, le problème dépasse largement les centres de soins réunionnais. Les oiseaux marins, les tortues et d’autres espèces deviennent désormais de véritables bio-indicateurs de la contamination plastique des océans. Beaucoup ingèrent ces fragments qu’ils confondent avec de la nourriture, accumulant au passage les microbes qui y voyagent.
Les travaux menés dans l’océan Indien reposent d’ailleurs sur une vaste mobilisation scientifique et associative réunissant chercheurs, étudiants, vétérinaires, centres de soins et partenaires du Sud. À Madagascar, Maurice ou aux Seychelles, plusieurs programmes de science participative permettent déjà de suivre l’évolution de cette pollution sur les plages et dans la faune marine.
Car ces déchets flottants ne dérivent plus seuls. Invisibles à l’œil nu, des milliards de micro-organismes parcourent désormais les océans avec eux.