Sous testostérone, les poissons d’élevage égyptiens bientôt importés en Europe

Grâce à l’élevage intensif du tilapia, l’Égypte est le premier producteur africain de poisson d’élevage. Mais cette industrie, qui repose sur l’utilisation d’hormones, pose des questions sanitaires, sociales et environnementales.

En ce matin de mai, c’est jour de récolte à Kafr el-Sheikh, dans le nord du delta du Nil. Un bassin rectangulaire, creusé à même la terre et d’une surface d’environ deux terrains de football, a été asséché. Une boue foncée et épaisse, presque onctueuse, tapisse le fond, tandis que tourbillonne une foule d’aigrettes, de sternes et de martin-pêcheurs à la recherche de poissons échoués. Tout au bout du bassin nivelé, il reste encore une petite portion en eau, que ratissent méticuleusement une dizaine d’hommes en cuissarde à l’aide d’un filet noir.

À mesure qu’ils se rapprochent du bord de la gouille, l’eau se met à bouillonner. Puis tout va très vite : les poissons sont capturés avec des épuisettes, lancés dans des caisses et transbordés de bras en bras jusqu’à parvenir sur une brouette en bois, où se débattent tilapias, mulets, carpes et poissons-chats. Les poissons sont triés par espèce et par taille, puis chaque caisse de 25 kilos finit dans un camion réfrigéré.

« On bosse depuis 6 heures du matin et on a récolté environ 20 tonnes de poissons. C’est une bonne journée », se félicite Fares Rashad, neveu du propriétaire de la ferme, qui supervise l’opération. Avec un prix à la vente compris entre 1 et 2 euros par kilo, la famille va toucher un joli pactole, malgré les importants frais engagés pour l’entretien des bassins et l’alimentation des poissons.

 

Poisson aux œufs d’or

 

En Égypte, la pisciculture est une affaire en or qui a débuté il y a une trentaine d’années, principalement dans le delta, et spécifiquement dans le gouvernorat de Kafr el-Sheikh. Cette région, qui borde le lac Bourlos et la Méditerranée, est peu propice à l’agriculture en raison de ses terres marécageuses et salines. L’élevage de poissons y est arrivé comme un petit miracle, générant des revenus conséquents pour des populations précaires. Dans un pays à la démographie galopante [1], aux terres arables rares, les gouvernements successifs y ont vu une opportunité précieuse d’accroître l’autonomie alimentaire.

Selon les derniers chiffres de la Food and Agriculture Organization (FAO), les près de 2 millions de tonnes de poissons égyptiens produits chaque année sont à 80 % issus de l’élevage et constituent pas moins de 25 % de l’apport en protéines des ménages.

Le secteur emploie 300 000 personnes et a permis, selon l’organisation internationale de recherche aquacole WorldFish, de sortir 260 000 personnes de la pauvreté. Alors que l’Égypte est ravagée par l’inflation et traverse la pire crise économique de son histoire depuis trois ans, cette industrie low-tech et accessible, qui pèse pas moins de 3,5 milliards de dollars, est devenue incontournable.

L’Égypte est ainsi devenu le premier producteur africain de poissons d’élevage et se place dans le top 10 mondial. Jusqu’ici principalement destiné à la consommation locale, le poisson égyptien s’apprête à poursuivre son expansion à l’international : fin avril, l’autorité publique égyptienne chargée de contrôler la sécurité sanitaire des aliments, la NFSAa annoncé l’approbation par l’Union européenne de l’importation de produits aquacoles égyptiens.

 

Risques sanitaires et environnementaux

 

Mais cette success story comporte sa part d’ombre. Pour le comprendre, il faut se rendre dans une écloserie, toujours à Kafr el-Sheikh. C’est ici, dans la chaleur suffocante d’une grande serre blanche, que naissent et grandissent, dans des dizaines de petits bassins en pierre, des millions de bébés tilapias. Cette espèce, naturellement présente dans le Nil, compose deux tiers de la production piscicole égyptienne.

Particulièrement résistante aux variations de température et de salinité, appréciée des Égyptiens, c’est elle qui porte tout le secteur. Mais pour être intensif, son élevage doit être uniquement masculin, ce qui n’est possible qu’avec une manipulation chimique.

Abdel Rahman, le propriétaire de l’écloserie, explique : « Le sexe des tilapias se détermine dans les premiers jours de leur existence. C’est à ce moment-là que nous leur donnons des hormones, dans leur nourriture, afin que tous les poissons deviennent mâles. Ceux-ci croissent plus vite que les femelles, et deviennent plus gros, car ils ne perdent pas d’énergie à produire des œufs. En parallèle, on garde quelques volées de femelles, uniquement à des fins de reproduction. »

Cette pisciculture dite « monosexe » a été introduite par le chercheur égyptien Ismaïl Radwan dans les années 1990, à la suite d’un voyage en Asie du Sud-Est, où la culture intensive du tilapia existait déjà.

Cette pratique comporte toutefois des risques sanitaires et environnementaux, selon plusieurs études effectuées en Égypte. L’une d’entre elles a montré que l’administration d’hormones peut provoquer l’altération d’organes chez le tilapia. Une autre a conclu que des rats nourris avec des tilapias ayant subi le traitement hormonal souffrent de perturbations hépatiques.

Une troisième a prouvé que des résidus d’hormones pouvaient encore subsister dans les poissons arrivés à maturité et destinés à la consommation. Or, la testostérone administrée est un perturbateur endocrinien potentiellement dangereux pour la santé humaine, et c’est pourquoi l’Union européenne a décidé, dès 1981, d’interdire l’utilisation d’hormones dans tous les élevages d’animaux.

 

Doubles standards

 

Comment l’Union européenne s’acquitte-t-elle de ces normes divergentes ? C’est la question qui se pose, alors que les instances européennes doivent ratifier l’accord dans les mois à venir, et n’ont pas encore communiqué à ce propos. Selon les informations dont dispose Reporterre, l’armée égyptienne, qui tient les rênes de l’économie du pays et s’est lancée récemment dans le business de la pisciculture, serait en train de faire certifier ses propres mégafermes selon des standards internationaux.

Est-ce à dire que les piscicultures certifiées n’utilisent pas d’hormones, ou alors que les taux d’hormones encore présents dans la chair des poissons sont considérés comme acceptables par l’Union européenne ? Impossible de répondre à ces questions : l’armée égyptienne est une véritable boîte noire qui communique peu et n’ouvre quasiment jamais les portes de ses industries.

Outre les hormones, d’autres risques pèsent sur cette pisciculture. Selon une méta-étude du Middle East Institute réalisée en 2023, la majorité des fermes alimentent leurs bassins avec de l’eau de drainage agricole ou issue des industries, une eau sale qui génère des maladies virales, bactériennes et fongiques, et charrie des métaux lourds dangereux, à des niveaux qui dépassent largement les seuils de danger pour l’être humain.

 

Un accord critiqué pour son opacité

 

Megan Ferrando, chercheuse auprès du groupe de réflexion Climate and Water Initiative et autrice de cette étude, réagit de façon nuancée à l’annonce d’exportation vers l’UE : « D’un point de vue économique, cet accord est bénéfique pour les deux parties. Mais d’un point de vue environnemental, bien que d’importants efforts ont été déployés par le gouvernement égyptien pour réhabiliter les lacs du delta et améliorer l’aquaculture à travers de vastes projets de développement durable, cette industrie continuera à se heurter de plus en plus aux limites environnementales du delta. »

« Il reste soumis à une pression considérable liée aux activités humaines, telles que l’urbanisation et l’industrialisation le long du Nil », poursuit-elle.

Comment comprendre ces engagements pris par l’Union européenne pour collaborer avec une industrie qui comporte tant de risques environnementaux et sanitaires ? La réponse pourrait être politique. En 2024, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi ont signé au Caire un accord prévoyant un prêt de 7,4 milliards d’euros, en échange d’un contrôle accru des frontières, alors que plus d’un million de Soudanais se sont réfugiés en Égypte depuis le début de la guerre qui ravage leur pays. Il est possible que les exportations piscicoles aient fait partie de cet accord critiqué pour son opacité.

 

Poissons sauvages en recul

 

À Kafr el-Sheikh, l’avenir radieux promis à la pisciculture contraste avec l’état des eaux naturelles. En raison de l’expansion des fermes aquacoles, le niveau du lac Bourlos a fortement diminué. Celui-ci étant peu profond (1 mètre en moyenne), cela s’est traduit par une diminution de sa surface d’environ 30 % au cours de ces quarante dernières années. Cette baisse de niveau, couplée à une importante pollution des eaux, a généré une eutrophisation du lac, donc un surdéveloppement de certaines espèces végétales et une diminution des espèces marines.

Près du village de Kom Dimis, à l’extrémité ouest du lac, Ibrahim Yaqut Al-Abd, pêcheur de 52 ans aux mains constellées de cicatrices à force d’attraper des tilapias, lance sa fine barque turquoise sur les eaux irisées par le couchant.

Il déplore : « Depuis une trentaine d’années, il y a de moins en moins de poissons et de plus en plus de végétation. Non seulement on a moins de prises, mais en plus on peine à les vendre. Notre poisson sauvage est 100 % naturel, son goût est bien meilleur que le poisson d’élevage, mais sa taille plus petite. Alors les acheteurs, qui ne savent pas faire la différence, privilégient le poisson d’élevage. » Résultat, près de la moitié des pêcheurs du coin ont changé de métier ou sont partis à l’étranger.

Source : Reporterre