« On ne supprimera pas les plastiques, mais on peut réduire les pollutions marines »
15 mai 2026
15 mai 2026
Alors qu’un traité mondial est en négociation, François Galgani, pionnier de la lutte contre les plastiques en mer, alerte sur l’ampleur de la pollution océanique tout en estimant que des solutions concrètes existent.
l fut un temps, dans les années 1990, où François Galgani faisait figure d’original, car il travaillait sur la pollution des océans par les plastiques. Le sujet était alors confidentiel. S’il est devenu une cause mondiale, c’est en grande partie grâce à ce Français. Scientifique à l’Ifremer pendant près de 40 ans, aujourd’hui président de l’association Échos d’Océans et rédacteur en chef de la revue Marine Pollution Bulletin, il a coordonné de nombreux groupes d’experts pour les Nations unies et pour la Commission européenne.
Le Point l’a rencontré début mai à bord du Commandant Charcot, de la compagnie Le Ponant (propriété, comme Le Point, du groupe Artémis). Doté de capacité brise-glace, le Commandant Charcot est le seul navire de croisière capable d’atteindre le pôle Nord et de faire le tour de l’Antarctique.
Il permet à des scientifiques de collecter des données dans les mers les moins accessibles de la planète, pour dresser un inventaire élargi des pollutions par les plastiques. Ces dernières constituent un problème mondial qui ne se réglera pas du jour au lendemain. François Galgani se montre néanmoins raisonnablement optimiste. La prise de conscience a eu lieu et il existe des moyens d’agir.
Le Point : Où en est-on concernant la pollution des océans par les plastiques ?
François Galgani : Nous avons une estimation, qui commence à dater un peu, de huit millions de tonnes de plastiques rejetées en mer chaque année, avec de grandes disparités. L’Asie du Sud-Est produit presque autant de plastiques que l’Europe et elle ne retraite presque rien. Dans cette région du monde, mais aussi en Afrique, j’ai vu des zones couvertes de déchets plastiques en quantité phénoménale. Au Liban, on évacue des décharges sauvages en mer, au bulldozer…
Que deviennent tous ces déchets ?
Une partie se désagrège sous l’effet du soleil et des bactéries. Les macrodéchets deviennent des microplastiques, qui deviennent ensuite des nanoplastiques. Ils voyagent sur de très grandes distances, et ils s’amassent au centre des « gyres » – ou zones de convergence – ces vastes tourbillons créés par les courants océaniques. C’est là que se trouvent les continents de plastique, expression qui n’est pas à prendre au pied de la lettre, au sens où on verrait ces continents. Elle signifie que les densités de plastiques sont importantes dans ces gyres, pas autant toutefois que dans le golfe du Bengale ou certaines zones de Méditerranée.
Une partie des déchets, enfin, s’alourdit et coule. En Méditerranée, à 2 200 m, le plancher océanique est le plus souvent souillé au large des grandes métropoles. Les pilotes de sous-marins de l’Ifremer savent même repérer les fonds de canyons par la présence de déchets. À ces profondeurs, on trouve encore des vestiges de marques aujourd’hui disparues depuis plusieurs douzaines d’années, car les déchets s’y dégradent très lentement, faute de lumière et de suffisamment d’oxygène.
Une bouteille en plastique aura peut-être dans 500 ans la valeur d’une amphore, qui n’est rien d’autre qu’une bouteille, mais pour le moment cela reste un problème. L’océan, en résumé, donne une bonne photographie de la pollution qui vient de la terre. Dans le cas de l’Europe, le choix des mesures prises par la Commission pour interdire les plastiques à usage unique, comme les sacs d’emballages ou couverts, est issu des données collectées en mer par les États membres.
Comment agir ?
Une des problèmes de la pollution par les plastiques, c’est qu’il y a autant de sources que d’humains sur Terre. Nous utilisons tous des plastiques. On en produit 430 millions de tonnes par an, avec des polymères utilisés des sacs d’emballage aux prothèses, aux engins de pêche, et même des composites, y compris dans les secteurs les plus exigeants, comme le secteur aéronautique. La pêche subit cette pollution, mais elle en génère aussi en quantité significative.
Il faut être réaliste, on ne va pas se passer entièrement du plastique, parce qu’il est peu coûteux et très utile. Par ailleurs, on ne maîtrisera jamais tout. Le tsunami de 2011 au Japon a rejeté des millions de tonnes de déchets à la mer, quantité du même ordre de grandeur qu’une année moyenne d’apports de plastique aux océans. Ponctuellement, on peut néanmoins traiter le problème. Il y a une trentaine d’années, nous utilisions environ 30 milliards de sacs de caisse par an en France. Soit environ un million par heure ! La seule grande distribution est descendue de 15 à un milliard, soit une réduction de plus de 95 %.

Est-il possible d’aller au-delà ?
Concernant les sacs, oui, mais ce sera difficile, parce que ceux encore distribués concernent des petits commerces, des pharmacies, où on peut très difficilement imaginer de remplacer les jetables par des sacs cabas. Quant aux plastiques biodégradables, leur généralisation prendra du temps. Il y a d’autres pistes de travail.
Par exemple ?
Actuellement, un millier de conteneurs sont perdus en mer chaque année, et ils contiennent souvent du plastique transporté en granulés. Un seul sac de 25 kg emporte six millions de granulés et leurs pertes sont un coût environnemental élevé. Or les armateurs préfèrent les mettre en haut des piles sur les porte-conteneurs, parce qu’ils ont relativement moins de valeur économique.
Ce sont donc les premiers perdus, causant parfois des marées de granulés sur nos plages. Il y a aussi la question des lave-linge. Un cycle de machine à laver rejette jusqu’à des dizaines de milliers de fibres, qui partent dans les eaux continentales avant la mer.
Si la loi antigaspillage (AGEC, article 79) de 2020 prévoyait un filtre sur les lave-linge neufs à partir de début 2025, le décret a pris du retard. Le point à retenir est que les réglementations internationales donnent des résultats. Les pollutions par les hydrocarbures ont beaucoup diminué. On est passé de trois millions de tonnes de rejet par an à l’échelle mondiale dans les années 1980 à 200 000 litres aujourd’hui.
Les marées noires marquent les esprits, mais en réalité, elles représentent moins de 5 % de ce qui est déversé en mer chaque année.
Grâce à la raréfaction des marées noires ?
Plutôt en travaillant sur les rejets diffus des navires et ceux qui proviennent de la terre. Un fleuve comme la Seine charrie vers la mer des quantités importantes d’hydrocarbures. Les marées noires marquent les esprits, mais en réalité, elles représentent moins de 5 % de ce qui est déversé en mer chaque année. Ce ne sont d’ailleurs pas les plus préoccupantes du point de vue de l’environnement.
Elles ont principalement des conséquences sociales et économiques, à travers leur impact sur le tourisme, les élevages marins ou la pêche. Les écosystèmes récupèrent en quelques années. Pourra-t-on viser un jour le zéro rejet, non, ne serait que parce qu’il y a des apports naturels, par exemple dans le golfe de Guinée, mais on a progressé et on peut également progresser aussi en ce qui concerne les plastiques, avec une meilleure gestion de la production, des usages et du traitement.
Quel est l’impact de ces plastiques sur la vie marine ?
Ils tuent par ingestion et étranglement. À la marge, ils profitent aussi à certaines espèces, qui voyagent en se fixant dessus, ou qui en font leur nid, comme les fous de Bassan, les cormorans huppés ou les aigles pêcheurs de Californie. Ces oiseaux récupèrent des bouts de filets de pêche et souvent des branches de lunettes.
Sur le plan physiologique, les microplastiques ingérés par la faune sont trop gros pour passer la barrière intestinale. Ils sont excrétés. En ce qui concerne les nanoparticules, il y a des incertitudes, les recherches sont en cours pour évaluer leur impact. On en trouve absolument partout, jusque dans l’Antarctique, où elles sont amenées principalement par les vents.
La situation est sérieuse. Est-elle désespérée ?
Non. Un traité international sur la pollution par les plastiques est en négociation depuis 2022. L’UE a consacré quatre milliards d’euros pour la recherche sur les plastiques à la suite de la directive-cadre « stratégie pour le milieu marin » de 2008. De nombreux laboratoires travaillent sur des plastiques plus faciles à recycler. On a même des recherches en cours sur des enzymes qui dépolymérisent les plastiques en captant du CO2, ce qui ferait d’une pierre, deux coups. On peut être raisonnablement optimiste.