Océan Indien, nouveau centre des rivalités mondiales

 

L’océan Indien n’occupe pas la même place médiatique que la mer de Chine méridionale ou le détroit de Taïwan. Pourtant, il s’impose progressivement comme l’un des espaces les plus stratégiques du XXIe siècle.

“Cet ensemble maritime de près de 75 millions de km² concentre environ 25 % du trafic maritime mondial et près de 40 % des flux pétroliers transportés par voie maritime, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). ”

Une large partie des exportations énergétiques du Golfe y transite avant de rejoindre l’Asie, principal moteur de la demande mondiale.

Les détroits d’Ormuz, de Bab-el-Mandeb et de Malacca constituent des points de passage critiques. Une perturbation dans l’un de ces corridors aurait des conséquences immédiates sur les prix de l’énergie, les chaînes logistiques et les coûts du transport maritime mondial. Les attaques des Houthis contre des navires commerciaux en mer Rouge depuis fin 2023 ont déjà provoqué des détournements massifs par le cap de Bonne-Espérance, rallongeant les délais de livraison et renchérissant les coûts du fret.

Dans ce contexte, la compétition entre grandes puissances ne porte plus seulement sur des territoires ou des alliances, mais sur le contrôle des routes maritimes, des infrastructures portuaires et des flux numériques qui structurent l’économie mondiale.

La stratégie chinoise du « collier de perles »
Depuis deux décennies, la Chine développe méthodiquement sa présence dans l’océan Indien. Officiellement, Pékin présente cette stratégie comme un prolongement économique des « nouvelles routes de la soie ». Dans les faits, elle possède une dimension géopolitique de plus en plus visible.

Les analystes américains et indiens évoquent depuis les années 2000 la stratégie du « collier de perles ». Il s’agit d’un réseau de ports reliant la mer de Chine méridionale au Moyen-Orient et à l’Afrique de l’Est, financé massivement par la Chine. Ce « collier de perles » comprend plusieurs infrastructures stratégiques, dont Gwadar au Pakistan, Hambantota au Sri Lanka et Kyaukpyu au Myanmar.

En 2017, Pékin a inauguré à Djibouti sa première base militaire permanente à l’étranger. Située à proximité immédiate du détroit de Bab-el-Mandeb, elle permet à la marine chinoise de soutenir ses opérations dans la mer Rouge et l’océan Indien occidental. Selon le rapport 2025 du département américain de la Défense sur les capacités militaires chinoises, Pékin cherche désormais à multiplier les installations logistiques susceptibles de soutenir des opérations navales de longue durée.

Le cas du Sri Lanka illustre les inquiétudes occidentales.

“Incapable de rembourser certains emprunts, Colombo a accordé en 2017 un bail de 99 ans sur le port d’Hambantota à une entreprise publique chinoise.”

Pékin conteste l’idée d’une « diplomatie du piège de la dette », mais l’épisode a renforcé les craintes d’une dépendance stratégique croissante de certains États riverains.

Diego Garcia, pivot de la présence américaine
Face à cette montée en puissance, Washington conserve un avantage militaire majeur : Diego Garcia. Située dans l’archipel des Chagos, cette base américano-britannique constitue le principal point d’appui des États-Unis dans l’océan Indien.

Sa position géographique lui permet de couvrir simultanément le Moyen-Orient, l’Afrique de l’Est et l’Asie du Sud. La base a joué un rôle clé dans les interventions américaines en Afghanistan et en Irak. Elle reste aujourd’hui essentielle pour les opérations aériennes et navales américaines dans l’Indo-Pacifique.

En 2024 et 2025, les États-Unis y ont renforcé leur présence militaire dans un contexte de tensions régionales accrues avec l’Iran et de multiplication des attaques en mer Rouge. Selon le New York Times, Diego Garcia accueille plusieurs milliers de personnels militaires et civils britanniques et américains.

La question de la souveraineté des Chagos a néanmoins fragilisé cette architecture. Après des années de contentieux diplomatique et juridique, Londres a accepté en 2024 le principe d’une restitution de l’archipel à Maurice. L’accord final signé en 2025 maintient toutefois un bail de longue durée garantissant la présence militaire occidentale sur Diego Garcia.

L’Inde face au risque d’encerclement
Pour l’Inde, cette évolution représente un défi stratégique majeur. New Delhi considère l’océan Indien comme sa sphère d’influence naturelle et observe avec inquiétude la progression des infrastructures chinoises autour de son territoire.

Le ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, a reconnu que l’Inde devait désormais se préparer à « une présence chinoise plus importante qu’auparavant » dans la région. En réponse, New Delhi accélère la modernisation de sa marine et renforce sa coopération avec les États-Unis, le Japon et l’Australie dans le cadre du Quad.

L’Inde bénéficie toutefois d’un avantage géographique considérable : sa position centrale dans l’océan Indien lui offre une profondeur stratégique que la Chine peine encore à égaler malgré l’expansion de ses infrastructures portuaires.

La France : puissance présente mais influence limitée
La France reste l’un des rares pays européens disposant d’une présence militaire permanente dans l’océan Indien. Grâce à La Réunion, Mayotte et aux Terres australes françaises, elle possède le deuxième domaine maritime mondial. Sa zone économique exclusive atteint près de 11 millions de km².

Les Forces armées de la zone sud de l’océan Indien assurent une présence permanente dans la région.

“Les FAZSOI sont basées à La Réunion et à Mayotte. Paris conserve également une implantation militaire importante à Djibouti. Environ 1 500 militaires français y sont stationnés.”

Mais cette présence ne garantit plus une influence stratégique équivalente. Le retrait français d’Afrique de l’Ouest réduit sa profondeur opérationnelle régionale. La fermeture des bases au Sénégal et en Côte d’Ivoire illustre cette recomposition militaire plus large.

La stratégie indopacifique française de 2025 insiste sur la protection des câbles sous-marins et la surveillance maritime. Paris renforce aussi sa coopération avec l’Inde, l’Australie et les Émirats arabes unis. Pourtant, les moyens restent limités face à l’immensité du théâtre indo-pacifique. La Marine nationale répartit ses capacités entre Atlantique, Méditerranée, Arctique et Indo-Pacifique. Les contraintes budgétaires compliquent davantage cet équilibre stratégique.

L’Union européenne peine également à définir une stratégie cohérente dans la région. Bruxelles multiplie les initiatives diplomatiques sans réelle intégration militaire européenne. La sécurisation des routes commerciales dépend encore largement de la puissance navale américaine.

L’enjeu invisible des câbles sous-marins
Derrière les ports et les bases militaires, un autre enjeu prend de l’importance : les câbles sous-marins. Selon l’Organisation internationale des télécommunications, plus de 95 % du trafic mondial de données transite par ces infrastructures discrètes mais vitales.

L’océan Indien constitue un carrefour majeur de ces flux numériques reliant l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Leur vulnérabilité inquiète de plus en plus les États. Les incidents survenus en mer Baltique depuis 2023 ont rappelé qu’un sabotage ciblé pouvait perturber durablement les communications internationales et les marchés financiers.

La protection de ces infrastructures devient désormais un enjeu économique autant que militaire.

Un équilibre de plus en plus fragile
L’océan Indien n’est pas aujourd’hui un théâtre de confrontation directe comparable à l’Ukraine ou à Taïwan. Mais les rivalités s’y intensifient progressivement. Chaque nouveau port financé par Pékin, chaque renforcement de Diego Garcia ou chaque exercice naval du Quad contribue à redessiner les équilibres régionaux.

Pour l’Europe, les enjeux sont loin d’être abstraits. Une crise majeure dans le détroit d’Ormuz ou à Bab-el-Mandeb provoquerait immédiatement une hausse des prix de l’énergie, des perturbations logistiques et une pression supplémentaire sur des économies déjà fragilisées par les tensions commerciales et géopolitiques.

La mer de Chine méridionale attire l’attention du monde. Mais c’est peut-être dans l’océan Indien que se construit silencieusement le véritable centre de gravité stratégique du XXIe siècle.

Source : Le nouvelle économiste