La plus grande ville dévore son littoral … et ses mangroves

 

À Karachi, le développement urbain et économique effréné affecte fortement l’écosystème local, en particulier les mangroves, poumons et barrière naturelle de la ville. Celles-ci reculent depuis deux décennies en raison de l’accaparement des terres, des mégaprojets immobiliers et des pollutions industrielles et domestiques.

Le soleil se levé a peine sur Rehri Goth, un village de pecheurs du littoral pakistanais, a proximité de la ville de Karachi. Une embarcation quitte le port. C’est marée basse et, dans la brume du matin, une terre boueuse noire parsemée de plastique apparaît sous l’écume. Sur la côte, un canal saturé d’ordures déverse une eau nauséabond dans la mer. Le bateau en bois bariole fend l’eau saumâtre. À son bord, Almas Kasmani, 23 ans, militante écologiste et fondatrice de l’entreprise sociale Salt Water Marina. « Il y a tellement de pollution qu’il n’y a plus de petits poissons, déplore cette fille parsemée de plastique apparaît sous l’écume. Sur la côte, un canal saturé d’ordures deverse une eau nauséabonde dans la mer. Le bateau en bois bariole fend l’eau saumâtre. À son bord, Almas Kasmani, 23 ans, militante
ecologiste et fondatrice de l’entreprise sociale Salt Water Marina. « Il y a tellement de pollution qu’il n’y a plus de petits poissons, déplore cette fille de pecheur. Quand j’etais petite, il y en avait une telle abondance qu’on pouvait meme les attraper avec nos dupatta1 . Mais maintenant, les pecheurs doivent aller tres loin, et ni les mangroves ni les poissons ne survivent ici. » La mégalopole de près de 20 millions d’habitants ne dispose pas de veritable système de traitement des eaux usées2. D’un côté du bateau défilent les cheminées d’usines et les plateformes d’exportation, omniprésentes dans cette zone industrielle de la capitale économique du pays3. De l’autre, les mangroves s’etendent à perte de vue.

 

Reforestation et coupes illégales

 

Ces plantes semi-aquatiques, typiques de l’ecosystème du delta de l’Indus, couvrent environ 600 000 hectares dans le Sindh, la region ou se situe la ville. Elles dependent presque entièrement des débits d’eau douce du fleuve et, dans une moindre mesure, des effluents domestiques et industriels de Karachi4. A mesure que l’embarcation s’eloigne de la cote, l’eau s’eclaircit et le bateau se faufile dans les couloirs etroits formes par les racines des mangroves. Almas cite toutes les especes qui peuplent ces forets : dauphins, chacals dores, oiseaux migrateurs, crustaces et poissons. Soudain, de derriere les arbres surgit un immense ferry. Il vient se ravitailler au port Qasim, le deuxième plus grand port du pays, construit au beau milieu des mangroves dans les annees 1970. Almas pointe les berges effondrees : « Nous avons beaucoup d’iles de mangroves ici, mais certaines disparaissent a cause du passage des bateaux, qui accelere l’erosion. « 

À cela s’ajoutent les rejets industriels non traités, métaux lourds, hydrocarbures et nutriments, qui menacent cet ecosysteme essentiel à la disponibilite du plancton et des poissons, ainsi que les coupes illégales de bois qui alimentent les usines du littoral en energie bon marche. Le Pakistan, dont la contribution aux emissions mondiales est minime, subit de plein fouet le changement climatique, qui entraîne vagues de chaleur extrêmes, inondations devastatrices et fonte rapide des glaciers, tandis que la pollution industrielle et l’absence de gestion efficace des dechets degradent d’autant plus la qualité de l’air, de l’eau et des sols. Face à ce constat, Almas s’est improvisée gardienne des mangroves. Depuis qu’elle a fondé son organisation Salt Water Marina, il y a deux ans, elle mène des campagnes de sensibilisation et de reforestation de la mangrove. Elle a déjà replanté 6 000 palétuviers et a l’objectif ambitieux d’atteindre les 10 millions.

« Il s’agit de la survie même de notre communaute, affirme la militante, en debarquant plusieurs jeunes plants de mangroves sur une ile rongée par l’érosion, aidée par son équipe. Au début, les gens disaient que planter deux
ou trois arbres ne ferait pas de forêt. Mais maintenant, le projet prend de l’ampleur et les jeunes [pêcheurs comme citadins, NDLR] commencent a s’y intéresser. » Au niveau gouvernemental pourtant, beaucoup a été entrepris au cours des dernières décennies pour protéger ces forêts essentielles5. Le Sindh Forest Department, sous tutelle du ministere provincial de l’environnement, a mené une ambitieuse politique de conservation depuis 1958 dans le delta de l’Indus, suivie de vastes programmes de replantation à partir de la fin des années 1980. « Ce travail a impliqué les populations
locales : collecte de graines, création de pépinières, plantation et protection des forêts grâce à un système communautaire de surveillance », explique Riaz Waggan, directeur du Sindh Forest Department. Selon une analyse satellitaire publiée en 2022, la surface de mangroves a presque triplé entre 1986 et 2020.

Pourtant, a Karachi, le Sindh Forest Department semble largement impuissant à protéger ces écosystemes dont une part significative relève de la gestion foncière du port Qasim. Environ 200 hectares de forets de mangroves ont ete perdus le long de la cote de Karachi entre 2010 et 2022, en partie en raison des coupes illegales et du manque de moyens alloues. Faute de fonds publics suffisants, le Sindh Forest Department s’est associe a l’investisseur prive pakistanais Indus Delta Capital pour lancer Delta Blue Carbon, qui se presente comme le plus grand projet de restauration de mangroves au monde, en monetisant la capacité de séquestration du carbone des mangroves. Celles-ci peuvent en stocker quatre fois plus que les forêts tropicales ou tempérées.

« Le financement carbone6 nous permet d’assurer les salaires de nos gardes forestiers, recrutés au sein des communautés locales, et d’étendre la couverture forestière », explique Riaz Waggan. Le partenaire prévoit la réhabilitation de 225 000 hectares de forét pour la première phase du projet. Une première tranche de 3,1 millions de tonnes de crédits carbone d’une valeur de 40 millions de dollars a été commercialisée à partir de 2022. « Une
partie des revenus est destinée aux communautés locales, à la protection et à la réhabilitation … même si les investisseurs ont évidemment leurs propres intéréts », précise le fonctionnaire. Pourtant, malgré d’importants effets d’annonce, les acteurs locaux considerent que les retombées réelles du projet pour les communautes restent tres limitées.

 

Appétits immobiliers démesurés

 

À Karachi, ces programmes de conservation et de réhabilitation pèsent peu face à l’expansion rapide de la mégalopole, qui attire des migrants venus des quatre coins du pays et attise l’appétit des promoteurs immobiliers7. Pour Hassan Bakshi, le président de l’Association des promoteurs et constructeursdu Pakistan, la pression démographique rend la construction littorale inévitable. Mais les immenses projets immobiliers visent avant tout une clientèle aisée. Sur lechantier du « HMR Waterfront », déployé sur unepéninsule huppée de la mégalopole, un slogan s’affiche partout : « Là où le luxe rencontre la côte », Construit sur plus de 13 hectares grignotés sur la mer, le projet prévoit 18 tours destinées à accueillir environ 5 000 familles, ainsi que des bureaux et un hôtel 5 étoiles. Des dizaines d’appartements
coûtant entre 110 000 et 170 000 euros ont déjà été vendus, notamment à des Pakistanais de la diaspora aux États-Unis8.

Dans son bureau face à la mer, Hasnain Pardesi, directeur général du projet, fume une cigarette, assis dans un large fauteuil en cuir. Au loin, on distingue les mangroves. « Je voyageais beaucoup, je voyais des skylines partout dans le monde … sauf ici, explique l’homme d’affaires de 38 ans. Dubaï a été construite par des Pakistanais. Pourquoi ne pourrions-nous pas construire notre propre skyline ? » Contrairement à Dubaï, située sur une mer semi- fermée, le site de Karachi fait face à la mer ouverte. « Cela reste un défi, reconnaît le promoteur. Nous avons étudié les vagues, leur hauteur, leur vitesse, et construit un mur de protection pour empêcher l’eau de remonter. » Plage artificielle de sable blanc, zone de divertissement, jet-skis, piscines, camions-restaurants : tous les symboles de richesse sont la, alors que plus de 60 % de la population de Karachi vit dans des bidonvilles9.

« C’est typique de la crise du logement dans le Sud global, un récit d’inégalités extrèmes aggravées par le changement climatique, observe Nausheen Anwar, professeure en urbanisme à l’Institute of Business Administration (IBA) de Karachi et responsable « résilience urbaine » à l’International Institute for Environment and Development (IIED) de Londres. Les gens investissent dans les gratte-ciel, les quartiers résidentiels fermés, les centres commerciaux … des projets orientés vers la consommation et non la production. » HMR Waterfront a obtenu tous les certificats environnementaux nécessaires, assure Saad Dhedhi, directeur des ventes du projet. Une station de traitement des eaux est même prévue pour recycler l’eau usee et arroser les espaces verts. Mais, presque en aparte, l’homme d’affaires ajoute : « Nous sommes proches des usines de Korangi … Beaucoup de pollution, des rejets chimiques … Je ne laisserais pas mes enfants jouer dans l’eau ici tous les jours. » S’étendant sur plus de 3 400 hectares, située à proximité des mangroves et des quartiers densement peuplés de Karachi, Korangi abrite des centaines d’unités industrielles dans les secteurs du textile, de la chimie, des produits pharmaceutiques et de la métallurgie, et emploie des milliers de travailleurs.

 

Karachi n’a aucune capacité à faire face aux catastrophes naturelles

 

Masood Lohar, figure de la defense de l’environnement a Karachi, ne cesse de denoncer ces projets. « La question environnementale suscite peu d’interet. Les gens connaissent les problemes, mais l’avidite immobiliere est plus forte. L’elite pakistanaise est en train de sucer son propre sang. Une élite composee de militaires, de grands propriétaires terriens, de politiciens et de magnats de l’immobilier qui possedent des doubles nationalités [notamment du Royaume-Uni, des Etats-Unis ou du Canada, NDLR] considerent le Pakistan comme leur colonie economique !

Pour cet ancien expert en biodiversite a l’ONU, Karachi n’a aucune capacite a faire face aux catastrophes naturelles (cyclones, tsunamis, inondations ou seismes), et la ville est au bord de la rupture : ses infrastructures ne parviennent pas a suivre une croissance urbaine hors de controle. En reaction a l’inaction des autorites, le militant a lance un pari fou : creer une jungle urbaine, la Clifton Urban Forest, au coeur de la ville, sur une ancienne décharge. J’ai commence à planter des mangroves en 2022. Aujourd’hui, nous avons des centaines de milliers d’arbres. Nous avons recree artificiellement une lagune et reintroduit des espèces devenues rares à Karachi. La lagune produit a nouveau du poisson, attire des oiseaux nicheurs et migrateurs , explique-t-il devant l’etendue d’eau, dans laquelle un chien errant s’aventure pour se rafraichir. Derriere les arbres plantes par Masood, se decoupe la silhouette de gratte-ciel en construction.

Sur ces 90 hectares de littoral en pleine ville, la pression fonciere est immense. « On a tente de me pousser a abandonner, en me rendant la vie impossible. Je suis toujours la, car sans forets urbaines, il n’y a aucun espoir », ajoute celui qui, le regard fatigue, nous confie ne pas souhaiter rendre publics les details des pressions subies, craignant des represailles. Certains militants l’ont en effet paye de leur vie, comme Abdul Ghani et Haji Abu Bakar, membres d’une association de pêcheurs à Karachi, tues en 2011 après s’etre opposes aux coupes illegales de mangroves ; ou encore Perveen Rehman, travailleuse sociale connue pour ses enquetes sur l’accaparement des terres, abattue en 201310.

 

Nature sous pression

 

La corruption qui regne dans le domaine de la construction est souvent denoncee. « Si vous n’avez pas d’autorisation, vous payez pour construire pendant que les autorites ferment les yeux, deplore Hassan Bakshi. Des centaines de milliers de batiments sont construits sans autorisation reglementaire, sans consultants, ni architectes qualifies.  » Il affirme pourtant que certains promoteurs de son association commencent a integrer la protection de l’environnement dans leurs projets. C’est le cas de TPL, qui a developpe le Mangrove Diversity Park, une reserve naturelle inauguree en
septembre demier, aux abords immediats d’un projet immobilier de luxe en cours de construction au bord des mangroves, baptise « Mangrove ». Derrière le vacarme urbain, des passerelles en bois serpentent entre les arbres. Des panneaux detaillent la faune et le role des racines dans la protection du littoral. L’objectif : sensibiliser le public a l’importance des mangroves, tout en encadrant les abords du complexe residentiel et en empêchant que le site ne se transforme en décharge à ciel ouvert.

Pour Tariq Qaiser, l’architecte qui a concu le parc, il s’agit de montrer comment profiter de la nature sans la detruire. A maree basse, les gens doivent aussi voir la salete et la pollution, pour demander aux autorités d’installer des stations de traitement des eaux usées et de créer davantage de zones protegees. > Or cette mise en scene de la nature ne convainc pas tout le monde. Selon Abira Ashfaq, l’initiative s’apparente a de l’écoblanchiment. « On cherche aujourd’hui à vendre une nature artificielle, encapsulee. Mais on ne peut pas mettre la nature sous pression indefiniment sans consequences : ce sera l’effondrement de l’anthropocene », avertit-elle. Elle estime que la situation ressemble au syndrome de la grenouille plongee dans l’eau qui chauffe lentement : le changement est si progressif que l’on finit par s’y habituer.

1. Etoffe portee par les femmes dans le sous-continent indien.

2. À Karachi, sur 472 millions de gallons (1 gallon équivaut à 4,5 litres) d’eaux usees produits chaque jour, a peine 55 millions sont traites. Le reste est rejete directement dans la mer d’Arabie.

3. Ensemble, les deux principaux ports de Karachi gerent environ 95 % du commerce extérieur maritime du Pakistan.

4. L’eau douce reduit la salinite de l’eau et aide les mangroves a prosperer. Sur les quatre espèces de mangroves présentes à Karachi, la plus répandue, l’Avicennia marina, se distingue par sa grande tolerance a la pollution industrielle et aux eaux usées.

5. La protection des mangroves, que l’on doit notamment à l’environnementaliste Tahir Qureshi, surnomme « le père des mangroves », constitue une exception dans un pays ou la gouvernance environnementale est limitée.

6. Instrument financier utilisé par les entreprises pour compenser une partie des emissions de leurs activites ou renforcer leur engagement environnemental, en soutenant des projets d’absorption de gaz à effet de serre.

7. Selon la Banque d’État du Pakistan, en 2021, le secteur immobilier representait environ 2 % du PIB du pays. Mais la Banque mondiale estime qu’entre 60 et 70 % de la richesse nette du pays est detenue sous forme d’actifs immobiliers.

8. Selon le Bureau des statistiques du Pakistan, le salaire mensuel moyen se situe autour de 120 euros.

9. « UN habitat helps Pakistan to lower greenhouse gas emissions in slums », ONU Habitat, 19 avril 2022.

10. Dans les deux cas, les enquètes, parfois complexes et impliquant de nombreux acteurs, n’ont pas abouti à des condamnations. Les responsabilités exactes restent débattues, impliquant des groupes criminels, des politiciens locaux et des mafias foncieres.