L’Afrique de l’Ouest, de victime de l’exploitation marine à protectrice des océans?

Avec l’entrée en vigueur du traité historique des Nations unies pour la protection de la haute mer en janvier, l’Afrique de l’Ouest pourrait s’imposer comme une actrice majeure de la protection des océans, à condition de surpasser certains défis locaux.

e 17 janvier 2026, un traité historique de protection des océans est entré en vigueur. Ratifié par 81 pays, l’accord des Nations unies sur la haute mer (ou BBNJ pour « Biodiversity Beyond National Jurisdiction ») permet la création d’aires marines protégées en haute mer.

Bien qu’elle représente 43% de la surface de la Terre, la haute mer, qui s’étend au-delà des eaux territoriales et des zones économiques exclusives (ZEE) de chaque État, était jusqu’alors cruellement sous-protégée: surpêche, destruction des écosystèmes, pollution marine, mise en place de projets de deep-sea mining etc…

L’entrée en vigueur de ce traité est une première étape pour atteindre l’objectif fixé par les Nations en 2022, de protéger durablement 30% des écosystèmes marins et terrestres d’ici 2030. Et l’Afrique de l’Ouest pourrait jouer un rôle de premier rang pour relever ce défi de taille.

 
 

« L’Afrique est prête »

 

« L’Afrique est prête », écrivait Sikeade Oluwakemi Egbuwalo, diplomate figure de proue au Nigeria dans la lutte pour le climat, au lendemain de l’entrée en vigueur de l’accord de protection des Nations unies sur la haute mer.

En appelant les autres nations à suivre l’exemple du Nigeria, elle rappelait alors les termes d’un vaste projet d’aire marine protégée de 200 000 km2 dans l’océan Atlantique, porté par les pays membres de l’« Economic Community of West African States » (Ecowas).

La mise en place de cette aire permettrait de protéger des écosystèmes riches en biodiversité marine (dauphins, thons, mangroves, corail entre autres), qui s’étendent depuis le Sénégal et l’archipel du Cap-Vert, jusqu’au large du Nigeria et de Sao Tomé-et-Principe.

Comme le rappelle le journaliste Mustapha Manneh sur le site d’information Dialogue Earth, depuis des décennies, l’Afrique de l’Ouest s’efforce de lutter contre les risques liés à la dégradation des océans (érosion côtière, inondation, cyclones), mais aussi contre la surpêche et la pêche illégale, pratiquée par des navires locaux, mais également étrangers, notamment chinois.

D’après les chiffres de Le Monde, les eaux prospères de l’Afrique de l’Ouest connaissent un taux de surexploitation des stocks de poisson de 50%, l’un des plus élevés du monde. De plus, près de 20% des poissons pêchés illégalement dans le monde proviennent des eaux de six pays ouest-africains: Cap-Vert, Guinée, Mauritanie, Guinée-Bissau, Sénégal et Sierra Leone.

« Une poignée d’acteurs étrangers dominent nos mers, c’est une injustice qui existe depuis longtemps et ce traité nous donne une chance de rétablir la balance », s’exprime Madame Egbuwalo.

 

Mobilisation

 

« L’Afrique n’a pas besoin de permission pour diriger [un] effort global [de protection des océans] » écrivait l’année dernière le président du Libéria, Joseph Nyuma Boakai« Le groupe africain, un bloc de 54 nations, a été une voix prééminente dans les négociations [du traité BBNJ] » ajoutait-il. Sur les 87 pays ayant ratifié ce traité historique, 17 sont africains, et 17 autres pays du continent l’ont uniquement signé (une étape moins engageante).

 
Si depuis des années, l’Afrique du Sud s’est imposée en leader de la conservation des océans, notamment grâce à ses ressources navales et ses investissements dans la science, les pays d’Afrique de l’Ouest émergent peu à peu comme des acteurs importants dans le domaine.

En décembre 2024, Monrovia a accueilli une conférence internationale sur la pêche dans le golfe de Guinée. Le président Boakai avait alors appelé à plus de collaboration entre les pays de la région pour lutter contre la pêche illégale, la pollution marine et les conséquences du changement climatique.

Autre exemple; le Ghana (qui fait partie des pays qui soutiennent le projet d’aire marine protégée en haute mer de l’Afrique de l’Ouest) a annoncé la création de sa première aire marine protégée dans ses eaux territoriales en juin 2025.

Toutefois, les pays d’Afrique de l’Ouest peinent à protéger leur biodiversité marine au niveau local et à affirmer leur souveraineté en mer face à des acteurs historiques plus puissants comme l’Europe et la Chine.

 

Les stigmates de siècles d’injustices

 

Comme le souligne Ifesinachi Okafor-Yarwood, experte de la gouvernance maritime de l’Afrique, l’entrée en vigueur du traité BBNJ est un pas en avant pour la conservation des océans. Toutefois il ne suffira pas à lui seul à déconstruire des siècles d’accès inégal aux ressources qui ont entravé la capacité des nations africaines à exploiter et protéger elles-mêmes leurs océans.

De nombreuses aires marines protégées nationales en Afrique de l’Ouest souffrent déjà de ces manques de financement, qui se répercutent sur la surveillance, la sensibilisation et la consultation des populations vivant dans les aires marines protégées.

En Mauritanie, le parc national du banc d’Arguin, point de rencontre entre l’Atlantique et le Sahara, est doublement protégé par son statut d’aire marine protégée et son entrée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1989.

Toutefois, la pêche aux requins, officiellement interdite, est toujours pratiquée par les habitants du parc, traduisant un manque d’investissement qui conduit à une opposition entre les enjeux environnementaux et la survie de certaines communautés locales, pour qui la pêche est la seule source de nourriture et de revenus.

On peut également citer l’archipel des Bijagós, au large de la Guinée-Bissau. Un chapelet d’îles qui abrite plusieurs aires marines protégées riches en biodiversité, principalement dépendantes de financements étrangers.

 

L’Afrique de l’Ouest peut saisir sa chance

 

Protéger la haute mer est une chance de changer la donne en Afrique de l’Ouest, explique Madame Okafor-Yarwood, mais seulement si cette protection est mise en œuvre efficacement.

Sans un soutien accru aux acteurs locaux de la protection des océans, « les efforts pour freiner la pêche [illégale] seront sapés, l’accès aux ressources marines restera inégal et les institutions africaines continueront d’être reléguées au second plan dans les discussions internationales » craint la chercheuse.

« En bref, cela reproduira juste les injustices liées à l’océan à une plus grande échelle », résume Mustapha Manneh dans les colonnes de Dialogue Earth.

Mais ce traité pourrait aussi être le début d’une nouvelle ère. « La mise en place [d’une aire marine protégée en haute mer au large de l’Afrique de l’Ouest], créera des emplois pour les locaux, qui pourront récupérer la main sur la gestion de leur environnement » espère Ifesinachi Okafor-Yarwood, avant de rappeler que ces pays « se battent pour la survie de leur peuple et de leurs moyens de subsistance ».

Source : GEO