En Argentine, le Parlement approuve une loi dite « des glaciers », qui y facilite l’activité minière
10 avril 2026
10 avril 2026
A l’issue d’une session parlementaire marathon, les députés argentins ont adopté, jeudi 9 avril, la loi dite « des glaciers » (137 voix pour, 111 contre, 3 abstentions), modifiant ainsi un texte datant de 2010 qui protégeait les glaciers et les zones périglaciaires. Le Sénat avait déjà donné son feu vert, le 26 février, à ce projet porté par l’exécutif.
Objectif affiché du texte : encourager les activités productives dans les zones glaciaires et périglaciaires, où elles étaient auparavant interdites. Dans cet Etat fédéral, il reviendra désormais aux provinces d’établir les critères de préservation dans le cadre de projets d’extraction minière notamment. Le texte bénéficiait du soutien des provinces minières des Andes, telles que Mendoza, San Juan, Catamarca ou encore Salta, dans le nord-ouest du pays.
« A partir de maintenant, notre pays retrouve un véritable fédéralisme environnemental et une politique intelligente et souveraine pour l’exploitation de ses ressources », a estimé le président ultralibéral Javier Milei dans un communiqué publié après le vote. Dès l’approbation du Sénat, le président élu en 2023, qui nie la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique, assurait que le nouveau texte « garanti[rait] le droit à un environnement sain sans renoncer à l’utilisation rationnelle des ressources naturelles » et « élimine[rait] les distorsions idéologiques et les obstacles artificiels qui empêchaient le progrès », vantant des « règles claires ».
Le résultat du vote « est grave et désespérant car une fois qu’un glacier est détruit, c’est irréversible. Les députés ont livré les glaciers et zones périglaciaires de notre pays aux grandes entreprises internationales de la mine », accuse Enrique Viale, président de l’Association argentine des avocates et avocats environnementaux. « Les glaciers et zones périglaciaires sont nos réservoirs d’eau, c’est là que naissent une grande partie des fleuves de notre pays, qui apportent de la vie et du travail là où ils coulent ; 70 % du territoire est traversé par des fleuves qui naissent dans la cordillère ou la précordillère et s’alimentent des glaciers », poursuit l’avocat.
Selon différentes associations de défense de l’environnement, dont Greenpeace Argentine, la réforme « met en danger l’accès à l’eau de plus de 7 millions de personnes [pour une population totale de 46 millions], en affectant des bassins versants entiers et en approfondissant les conflits territoriaux déjà existants ». Les conséquences sur l’accès à l’eau s’étendent à des provinces ne comptant pas de glaciers, via les bassins versants ou les nappes souterraines, fait également valoir le communiqué publié la veille du vote au Sénat.
D’après l’inventaire national des glaciers, datant de 2018, l’Argentine compte près de 17 000 corps de glaces, représentant près de 8 500 kilomètres carrés de glace, soit 0,3 % du territoire. Un peu plus des deux tiers se trouvent au niveau de la cordillère des Andes, le reste dans l’Atlantique Sud. « Cela représente autant un privilège qu’une grande responsabilité, étant donné que l’Argentine fait partie des pays avec la plus grande superficie glaciaire au monde », poursuivait l’inventaire établi par l’Institut argentin de nivologie, de glaciologie et des sciences de l’environnement.
L’industrie minière applaudit la réforme et anticipe la manne, essentiellement pour le secteur du cuivre. « Près de 70 % des projets de cuivre étaient en attente de cette réforme pour être mis en œuvre », estime Roberto Cacciola, président de la Chambre argentine des industries minières. Le représentant patronal rêve grand. L’Argentine « pourrait devenir le sixième voire le quatrième producteur mondial de cuivre d’ici à six-sept ans, avec la production annuelle de 1,2 à 1,3 million de tonnes », estime-t-il. « Nous n’allons pas détruire des glaciers, mais allier développement productif et protection environnementale », assure M. Cacciola. Selon ses calculs, le boom minier espéré pourrait susciter 110 000 emplois directs et indirects pour la phase de construction des projets, environ 80 000 pour la phase d’opération.
L’industrie minière peut également compter sur de très généreux avantages fiscaux et douaniers destinés aux grands investissements : le « régime d’incitation pour les grands investissements » (RIGI), introduit en 2024. Selon le Centre d’études légales et sociales, une ONG, « la combinaison de la loi des glaciers et du RIGI peut susciter un point de non-retour pour les glaciers et le futur de la vie dans de larges zones ». L’organisation dénonce « l’irréversibilité juridique et environnementale » que sous-tend cette alliance, alors que le RIGI prévoit notamment une non-augmentation des impôts pour les projets concernés sur trente ans.
Dans un pays où la défense de l’environnement n’a pas de représentation politique, la modification de la loi des glaciers a suscité une forte opposition. Plus de 100 000 personnes s’étaient inscrites pour prendre la parole lors des audiences publiques des 25 et 26 mars à la chambre des députés. Seule une poignée a pu s’exprimer. Différentes organisations de défense de l’environnement, dont l’Association argentine des avocates et avocats environnementaux, ont annoncé qu’elles contesteraient cette réforme en justice.