Les océans s’assombrissent mystérieusement, les conséquences pourraient être terribles

 

Chaque nuit, discrètement, se déroule la plus grande migration de la planète dans les océans. Des milliards de minuscules créatures allant du zooplancton aux poissons-lanternes en passant par les krills remontent ensemble des profondeurs vers les couches plus proches de la surface. Les allées et venues du Soleil et de la Lune, ou du moins le peu de lumière qu’ils peuvent percevoir au fond de l’eau, dictent leur comportement. Sauf que ces dernières années, de grandes zones à la surface des océans se sont mystérieusement assombries. L’Atlantique, le Pacifique côté Amérique du Sud et le large de l’Antarctique seraient les plus touchés.

«Nous savons depuis quelque temps que les eaux littorales s’assombrissent, explique Tim Smyth à New ScientistCe qui est nouveau, c’est qu’on observe aussi cette tendance en mer ouverte.» Avec ses collègues, ce scientifique du Marine Laboratory de Plymouth (Royaume-Uni) a découvert en 2024 que la zone pélagique des océans, soit la colonne d’eau au-dessus du fond, laisse aussi moins filtrer la lumière qu’avant. L’analyse de vingt ans de photos satellites montre qu’un cinquième des océans du globe s’est assombri, un phénomène probablement lié à la prolifération du phytoplancton, elle-même due au réchauffement climatique. 

Au fil des ans, les températures montent, les vagues de chaleur marines se font plus fréquentes, et la salinité est perturbée dans certaines régions. Ces changements influencent la circulation océanique globale. «Mon hypothèse, c’est qu’on a sous les yeux une interaction complexe entre une modification de cette circulation à l’échelle mondiale et quelques changements météorologiques plus localisés, comme un ensoleillement plus fort et des eaux de surface plus stables ici ou là, estime Tim Smyth. Tout ça favorise la croissance du phytoplancton et donc l’assombrissement des océans.»

Cela signifie concrètement que dans les régions plus sombres, les zones habitables qui se constituent dans les différentes couches de l’océan se rétrécissent verticalement de plusieurs dizaines de mètres. Imaginez la population de Paris entassée dans le parc des Buttes-Chaumont. «Si vous compressez la capacité des organismes à grandir, bouger, chasser, communiquer, se reproduire et faire la photosynthèse dans un plus petit espace, la concurrence pour les ressources se corse», abonde l’océanologue.

 

L’océan reste extrêmement résilient

 

Prenez le zooplancton. Là où le phytoplancton est tout en bas de la chaîne alimentaire, le zooplancton se situe juste au-dessus. Certains sont la base du régime des poissons. Chaque jour, ils migrent verticalement en changeant de couche de l’océan. Ils descendent des centaines de mètres de la colonne d’eau pour fuir les prédateurs qui les voient à la lumière du jour. Puis, la nuit, ils remontent vers la surface pour se nourrir. C’est la plus grande migration de biomasse du monde. Plusieurs gigatonnes de zooplancton, soit 10 quintillions d’individus, font le trajet tous les jours.

Cette migration, et donc les écosystèmes marins, changera drastiquement si la lumière ne traverse plus les océans aussi profondément. Les zooplanctons descendront moins loin puisque la lumière se fera plus rare plus vite. «À court terme, certains prédateurs pourront chasser plus facilement, en dépensant moins d’énergie pour traquer leurs proies», imagine Tim Smyth. Tout ça aura des effets en cascade, aussi bien pour la chaîne alimentaire marine que pour la pêche humaine, difficiles à envisager aujourd’hui.

Le phénomène n’est pas irréversible, surtout près des côtes. Les eaux y sont particulièrement sensibles à l’aménagement du littoral, notamment l’agriculture. Les engrais, la terre et les matières organiques, emmenés des champs aux rivières par les eaux de ruissellement, finissent dans les océans, où ils augmentent le taux de matière absorbant la lumière dans l’eau. En océan ouvert, par contre, il est beaucoup plus difficile de jouer sur les paramètres qui assombrissent l’eau. Même si la pollution humaine tombait à zéro demain, les océans mettraient des décennies, sinon des siècles, à s’épurer.

Toujours est-il que les océans possèdent une remarquable capacité à s’auto-soigner. «L’expérience montre qu’il suffit de laisser un écosystème marin en paix pour qu’il se régénère à une vitesse parfois surprenante», remarque encore Tim Smyth. Ce qui est une bonne nouvelle pour tout le monde. Les océans couvrent en effet 70% de la surface terrestre, régulent le climat et absorbent d’énormes quantités de carbone et de chaleur. Voilà pourquoi la communauté scientifique pousse massivement pour agrandir les zones maritimes protégées. Sauver la vie sauvage n’est pas le seul enjeu; les océans sont notre assurance-vie.

Source : Slate.fr