L’armée chinoise mise sur les ports africains

 

La Chine est présente dans un tiers des ports africains, dont certains sont dimensionnés pour accueillir les navires de guerre chinois. Pekin entend ainsi garantir et sécuriser son accès aux matières premières africaines.

Désireuse d’accroître sa présence maritime et militaire à l’international, la chine s’implante le long des côtes africaines dans des ports stratégiques susceptibles d’assurer l’entretien de ses navires de guerre.

Ces ports civils, souvent administrés par des entreprises publiques chinoises, n’ont plus seulement une vocation marchande. Ils sont également conçus pour abriter des bâtiments de guerre.

Cette incursion sur le continent africain vient créer un réseau de bases navales potentielles, à même de recevoir des navires militaires à proximité immédiate des grands carrefours commerciaux comme le canal de Suez, mettent en garde les spécialistes de la défense.

C’est aussi le moyen, pour Pékin, d’accéder à des matières premières très recherchées, comme le cuivre ou le cobalt – indispensables aux outils technologiques modernes.

La plupart de ces ports sont en effet directement reliés à des sites miniers par des projets ferroviaires et routiers chinois, un bon point pour Pékin dans la course aux matières premières stratégiques qui l’oppose à Washington.

La mainmise sur ces ports pourrait par ailleurs permettre aux représentants chinois de surveiller de près les marchandises et les cargaisons sensibles qui y transitent, poursuivent les spécialistes.

Rivalité américaine. À l’heure où Pékin et Washington se livrent une lutte d’influence mondiale, les mers et les océans s’imposent progressivement comme un lieu de pouvoir stratégique. Donald Trump mise ainsi sur l’intimidation et se concentre sur le développement des capacités navales américaines pour asseoir sa puissance et s’emparer de témoignent ses menaces d’invasion au Groenland et ses saisies de pétroliers vénézuéliens (ainsi que la guerre en Iran déclenchée par Israël et les États-Unis le 28 février).

Pendant ce temps-la, Pékin qui dispose deja de la plus grande flotte militaire au monde — s’efforce d’en faire autant en Afrique.

Diverses entreprises publiques chinoises sont aujourd’hui impliquées dans la construction, le financement ou l’exploitation de 78 ports dans 32 pays africains.

C’est le cas notamment du port en eau profonde de Lekki, près de Lagos, au Nigeria, devenu l’un les plus «rands ports d’Afrique de l’Ouest grâce à 660 millions de livres (754 millions d’euros] d’investissements chinois. 

Ses immenses docks et ses grues peuvent accueillir les mastodontes du commerce international et leurs innombrables conteneurs, et ont vu passer plus de 9 millards de dollars (7,65 milliards d’euros) de marchandises au cours des neuf premiers mois de 2025.

Ouvert en 2023, Lekki n’est qu’un exemple parmi d’autres. Depuis une dizaine d’années, Pekin fait construire, moderniser et tourner des complexes portuaires sur tout le continent.

Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (Cesa) [rattaché au ministère de la Défense américain] fait état de la présence d’entreprises chinoises dans plus d’un tiers des ports commerciaux africains, bien plus qu’en Amérique latine ou en Asie.

Ce nouveau réseau maritime tourné vers la Chine reflète également le volonté de Pékin de s’assurer des voies d’approvisionnement préservées des sanctions,

qui resteraient opérationnelles même en cas de détérioration des relations avec l’Occident – au sujet de Taiwan, par exemple. « Tout cela s’inscrit dans une stratégie d’encerclement militaire progressif de l’Afrique« , résume Benedict Hamlyn, du thinktank [britannique] Royal United.

Services Institute (Rusi), « Er vola que tout à coup, les Occidentaux sont en train de perdre leur (ascendant) commercial, leur influence géopolitique, et leur présence militaire en Afrique. » L’expertise, les tarifs défiant toute concurrence et l’approche entreprencuriale du développement affichés par la Chine en ont fait le partenaire privilégié des nations africaines en quête de nouvelles infrastructures et d’une expansion commerciale.

Grâce à cette politique d’implantation portuaire, Pékin dispose aujourd’hui d’une confortable avance dans la course aux ressources stratégiques très convoitées, mais aussi d’un réseau de bases maritimes en puissance, mettent en garde les spécialistes.

Car les ports de Lekki, de Luanda en Angola, de Mombasa au Kenya, de Walvis Bay en Namibie, de Victoria aux Seychelles et de Dar Es-Salaam en Tanzanie pourraient un jour servir a la marine chinoise, d’après un rapport du Cesa publié l’an dernier.

Les conseillers chinois en stratégie navale évoquent en effet des « places fortes stratégiques » à  Ces ports étendent le rayon d’action de la marine chinoise dans l’Atlantique et dans l’océan Indien l’étranger. Nombre de ports africains ont d’ailleurs été dimensionnés pour accueillir les navires de guerre chinois en plus des batiments civils.

« Ils construisent ces ports dans l’optique d’accéder aux matières premières africaines, mais bien soment, l’aménagement est très intelligemment pensé pour faire d’une pierre deux coups, reprend Benedict Hamlyn. Avec des infrastructures susceptibles d’abriter les destroyers en temps de paix, de ravitailler les pétroliers et d’offrir un appui logistique. » Des navires de guerre chinois s’aventurent déja régulièrement près des côtes afri-caines, notamment pour effectuer des manœuvres, comme au large du Cap (en janvier) dans le cadre d’exercices des pays des Brics

– auxquels ont également participé la Russie, l’Iran et l’Afrique du Sud.

Présence visible. Ces ports constitueraient des cibles faciles en temps de guerre, mais ils offrent l’avantage de venir étendre de manière significative le rayon d’action de la marine chinoise dans l’Atlantique et dans l’océan Indien.

« La Chine veut rivaliser avec les Etats-Unis, résume Benedict Hamlyn. Pas forcément s’en faire un cantine, mais elle veut se mesurer à Washington. Et pour cela, elle doit être présente, et avoir des navires militaires dans cos ports lui permet de se montrer, de s’imposer comme un acteur incontournables de mener la danse. »

La Chine dispose déjà d’une base navale logistique à Doraleh, à Djibouti, près du canal de Suez.

Mais être impliquée directement dans les infrastructures et la gestion de différents ports de commerce représente également un atout non négligeable pour Pékin – même si ces structures accueillent aussi d’autres pays et des échanges civils.

Cette présence africaine pourrait permettre aux sociétés chinoises de garder un œil sur tout ce qui transite par ces ports, selon Benedict Hamlyn.

Car « c’est l’exploitant qui répartit les navires entre les différents  quais, qui accepte ou refuse les escales. Et cette position permet aussi de proposer des tarifs et des services préférentiels aux navires et marchandises en provenance de son propre pays », détaille le Cesa.

La mainmise d’un acteur extérieur sur la direction d’un port pose donc des questions évidentes de souveraineté et de sécurité, souligne le think tank.

« C’est pour cette raison que certains pays interdisent les exploitants étrangers. »

Craignant de voir Pékin étendre ainsi son influence maritime en Amérique latine, Donald Trump a annoncé son intention d’arracher des mains des investisseurs chinois les ports situés de part et d’autre du canal de Panama. Des inquiétudes balayées par Pékin qui assure que les spéculations sur l’éventuelle menace posée par les ports chinois sont « infondées ». D’après le ministère des Affaires étrangères chinois, Washington chercherait simplement à « discréditer et perturber les alliances économiques et commerciales de la Chine avec d’autres pays ».

[Fin janvier], le Premier ministre britannique, Keir Starmer, s’est rendu à Pékin en compagnie de plusieurs grands Bacid C ralst » au suje des ambitions sécuritaires de la Chine, tout en relançant les liens commerciaux entre les deux pays.De l’autre côté de l’Atlantique, le Pentagone assure ne plus considérer la rivalité avec l’empire du Milicu comme une priorité absolue  un revirement majeur dans la stratégie géopolitique américaine. [Début février], Donald Trump a néanmoins organisé un sommet sur les minerais stratégiques, dans l’espoir de réussir à rattraper son retard sur la Chine dans l’accès à ces ressources indispensables au secteur de la tech.

Pour Benedict Hamlyn, du Rusi, les ports africains confèrent à Pékin un avantage non négligeable dans cette lutte d’influence avec l’Occident.

L’objectif premier de la Chine, grâce à ses activités portuaires étroitement liées à ses projets de construction ferroviaire, pourrait être de se bâtir des réseaux d’approvisionnement indépendants des marchés occidentaux, estime-t-il. De quoi se prémunir d’éventuelles sanctions en cas de tensions géopolitiques.

Car si la situation venait à se tendre, autour de Taïwan par exemple, l’adoption de sanctions serait certainement le principal levier de l’Occident pour faire pression sur Pekin.

Du reste, les dirigeants chinois ont semble-t-il été favorablement impressionnés par la manière dont Vladimir Poutine a su consolider son economie pour la maintenir à tot malgre les lourdes sanctions consécutives à l’invasion de l’Ukraine.

Et Benedict Hamlyn de conclure : « L’objectif ultime, c’est de faire en sorte que si les États-Unis et d’autres pays venaient à restreindre fortement, voire a stopper complètement leur coopération avec la Chine, Pékin dispose déjà d’autres chaines d’approvisionnement pour résister à l’isolement. »