L’océan Indien méridional perd son sel à une vitesse inquiétante, selon une étude récente
17 mars 2026
17 mars 2026
L’eau de mer n’est pas juste « salée » — elle est surtout stratifiée. Sa teneur en sel détermine sa densité, donc la façon dont les couches d’eau s’empilent, dont les courants transportent la chaleur autour du globe, et dont les nutriments remontent vers la surface pour nourrir la vie marine. C’est pourquoi ce que des chercheurs de l’Université du Colorado à Boulder ont détecté au large de l’Australie occidentale mérite une attention sérieuse.
Selon leur étude publiée en février 2026 dans Nature Climate Change, les eaux de l’océan Indien méridional perdent leur sel à une vitesse sans précédent dans l’hémisphère sud. Et les causes remontent directement au dérèglement climatique.
Historiquement, les eaux au large du sud-ouest australien étaient parmi les plus salées de la région. La raison est simple : l’évaporation y dépassait les précipitations, concentrant naturellement le sel en surface. Mais cet équilibre est en train de basculer.
En analysant soixante ans d’observations océanographiques et de simulations numériques, l’équipe dirigée par Weiqing Han, professeur en sciences atmosphériques et océaniques, a établi que la superficie des eaux salées dans cette zone avait reculé de 30 % en six décennies. Un chiffre que les auteurs qualifient eux-mêmes de stupéfiant.
Pour donner la mesure de ce bouleversement, le premier auteur de l’étude, Gengxin Chen, chercheur à l’Académie des sciences de Chine, propose une comparaison parlante : chaque année, c’est l’équivalent de 60 % du volume du lac Tahoe qui s’ajoute à la région sous forme d’eau douce. Ou encore, précise-t-il, de quoi approvisionner toute la population américaine en eau potable pendant plus de 380 ans.
La source de cette eau douce ne vient pas de la pluie locale. Les chercheurs ont identifié un mécanisme à plus grande échelle : le réchauffement climatique modifie les grands régimes de vents au-dessus de l’océan Indien et du Pacifique tropical. Ces vents altérés dévient les courants océaniques de façon à acheminer davantage d’eau douce depuis une zone naturellement peu salée — le réservoir indo-pacifique d’eau douce, un vaste ensemble tropical s’étendant de l’océan Indien oriental jusqu’au Pacifique occidental, où les précipitations abondantes diluent en permanence les eaux de surface.
Ce réservoir n’est pas isolé du reste du monde. Il est connecté à la circulation thermohaline, ce grand système de courants parfois comparé à un tapis roulant planétaire, qui transporte chaleur, sel et eau douce entre les bassins océaniques. Des perturbations dans le taux de sel de l’océan Indien méridional peuvent donc, par effet domino, influencer ce mécanisme jusqu’en Atlantique Nord.
Lorsque le taux de sel baisse, l’eau de surface devient moins dense et tend à rester en surface, renforçant la séparation entre les couches superficielles et profondes. Ce phénomène limite le brassage vertical — ce processus essentiel par lequel l’eau froide et riche en nutriments remonte des profondeurs vers la surface éclairée par le soleil.
Les conséquences sont doubles. D’un côté, les organismes marins de surface se retrouvent privés de nutriments, compromettant la productivité des écosystèmes. De l’autre, la chaleur se concentre en surface, aggravant le réchauffement pour des espèces déjà sous pression.
« Les changements de taux de sel pourraient affecter le plancton et les herbiers marins », souligne Chen. « Ce sont les fondations de la chaîne alimentaire marine. Les modifications qui les touchent peuvent avoir des répercussions profondes sur la biodiversité de nos océans. »
Cette étude s’inscrit dans un tableau plus large : d’autres travaux ont déjà montré que la fonte des glaces au Groenland et en Arctique ajoutait de l’eau douce à l’Atlantique Nord, fragilisant le même système de circulation. L’expansion du réservoir indo-pacifique constituerait une pression supplémentaire, venue cette fois du sud, sur un mécanisme climatique dont l’affaiblissement inquiète de plus en plus les scientifiques.