« Ce sont des réserves de papier » : malgré les aires marines protégées, les poissons déclinent à cause des actions de l’homme

Dans une étude publiée ce 6 mars, des chercheurs de l’université de Montpellier, du CNRS et de l’IRD ont constaté que la quantité de poissons prédateurs a diminué de 120% à l’échelle mondiale à cause de la pression humaine. Et les aires marines protégées ne changent pas foncièrement la donne.

« La protection des récifs coralliens ne compense pas les décennies de déclin des poissons récifaux« , tel est le titre des travaux sortis ce 6 mars 2026. Des chercheurs de l’université de Montpellier, du CNRS et de l’IRD ont analysé des données collectées sur les poissons dans plus de 2.800 récifs tropicaux, de l’Australie aux Caraïbes en passant par la Tanzanie et les Galapagos.

S’il y a des points d’études en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie, à Wallis et Futuna, « il y a assez peu de points dans les Outre-mer français« , prévient Ulysse Flandrin, docteur en écologie marine qui a fait sa thèse sur le sujet à l’université de Montpellier.

Interrogé par Outre-mer la 1ère, il signale néanmoins que les résultats sont similaires « en fonction des régions » et qu’il n’y a « pas d’exception française » : « C’est un constat assez général de, globalement, comment réagissent les réserves à l’échelle mondiale et quel est l’impact de l’homme sur les récifs. »

 

« On n’arrive pas à compenser les dégâts qu’on a faits »

 

Le constat est alarmant : les protections mises en place comme les réserves naturelles ou les aires marines protégées ne préservent pas assez les espèces, sauf si elles sont strictes et existent depuis longtemps. Ainsi, la quantité de poissons prédateurs a diminué de plus de 120 % à l’échelle mondiale à cause de la pression humaine. Idem pour la quantité de poissons que l’on consomme, qui a baissé de près de 40%. « On est plutôt dans le meilleur des cas« , ajoute Ulysse Flandrin.

Car ces chiffres sont avant tout des estimations issues d’un modèle mathématique. Lui et ses confrères ont corrélé la quantité de poissons dans différentes zones maritimes à de multiples facteurs (la température de l’eau, la salinité, la couverture en corail, la pression de pêche, l’existence d’une aire marine protégée, etc.) En ajoutant ou retirant l’un des facteurs, par exemple la présence de l’homme ou une réserve naturelle, ils ont réussi à estimer la quantité de poissons qu’il devrait y avoir.

Même dans les parcs, réserves et zones de conservation, les résultats sont inquiétants : « les mesures actuelles ne compenseraient qu’environ 29 % des pertes » de poissons destinés à la consommation « et à peine 5 % du déclin des grands prédateurs« . « Les réserves ont des effets positifs, on ne le nie pas du tout et ça se voit, précise le docteur en écologie marine. Par contre, même au sein des réserves, on n’arrive pas à compenser les dégâts qu’on a faits. »

À travers cette étude, il voulait en fait comparer ce qui était comparable : « Quand on fait une réserve et qu’on voit au bout de quelques années ou quelques décennies un effet positif, on compare avec ce qui est à côté, ce qui n’est pas protégé. Et on se dit qu’il y a quand même un effet fort de la réserve. Mais si on compare l’intérieur de la réserve à l’état qu’il y avait il y a quelques décennies, finalement, la réserve n’arrive à compenser qu’un petit peu de la dégradation alentour. »

 

« Pas surveillées ou pas de règle particulière »

 

Le chercheur pointe une exception : celle des aires marines strictement protégées – où toute forme de pêche est interdite – depuis plus de 10 ans. Elles « montrent des bénéfices significatifs pour la biodiversité et pour les populations humainesOr, ce type de réserve reste marginal à l’échelle mondiale« , avertissent les chercheurs.

La France et l’Union européenne ont pourtant fixé des objectifs à horizon 2030 de protéger 30% de leur zone maritime dont 10% de façon stricte. L’État se targuait d’avoir déjà atteint le premier objectif dès 2023, avec 33,4% de ses espaces maritimes sous protection, dont 4,8% régulés de façon stricte.

 « Il faut savoir que la France est particulièrement mauvaise dans les aires marines strictement protégées, avertit Ulysse Flandrin. En milieu marin, il y a une tendance à créer beaucoup de réserves pour atteindre les objectifs de 30% de protection. Dans les faits, souvent, ces réserves sont des réserves dites de papiers c’est-à-dire qu’il n’y a pas de vraie régulation dedans. Soit elles ne sont pas surveillées, soit il n’y a même pas de règles particulières ou alors des règles vraiment très permissives. »

 

Changer notre consommation et les types de pêche

 

S’il n’a pas d’exemple en tête de réserves de papier Outre-mer, il souligne par ailleurs que « la France profite aussi » de ses territoires ultramarins pour faire des grandes zones très fortement , contrairement à l’Hexagone qui n’abritait en 2025 que 0,1% des espaces en protection intégrale et haute. Après les TAAF en 2022, la création d’une aire marine protégée sur presque toute la Polynésie d’ici à mi-2026, dont 900.000 km2 sous protection stricte, va booster les pourcentages : 78% des eaux françaises seront placées sous protection et 14,8% le seront fortement.

« C’est bien de garder ces récifs qui sont relativement intacts. Mais souvent, ce sont aussi des réserves qui ne coûtent pas très cher à mettre en place« , explique le chercheur. « Ce sont des réserves » situées « très loin des populations humaines » et des pressions les plus fortes « et qui sont assez peu contraignantes« .

Pour les auteurs de l’étude, il faut clairement changer de paradigme. « Si on essaie de [strictement] protéger 10% alors qu’on détruit le reste, ce ne sera pas durable, résume Ulysse Flandrin. Donc si on veut conserver vraiment les écosystèmes marins, il va falloir changer de type d’activité, la consommation et les types de pêche. »

Source : France info