J’ai consacré 15 ans à sauver les coraux, voici pourquoi j’ai fini par remettre tout en question
6 mars 2026
6 mars 2026
Biologiste marin et photographe, j’ai passé plus de 15 ans à travailler sur les récifs tropicaux, notamment en Indonésie, aux côtés des communautés locales. J’y ai cofondé l’ONG Coral Guardian pour protéger les coraux en impliquant directement les pêcheurs. À l’époque, mon approche était claire : préserver un écosystème menacé par le réchauffement climatique, la surpêche et l’acidification des océans.
Les chiffres sont alarmants : environ 50 % des récifs coralliens ont déjà disparu en quelques décennies, et les projections les plus pessimistes évoquent jusqu’à 90 % de pertes d’ici la fin du siècle si le réchauffement dépasse 2 °C. Les récifs ne couvrent que 0,1 % de la surface des océans, mais ils abritent près d’un quart de la biodiversité marine. Plus de 500 millions de personnes dépendent directement de ces écosystèmes pour leur alimentation et leur économie.
Face à ces données, la protection apparaît comme une évidence. Pourtant, au fil du temps et des immersions, un basculement intérieur s’est opéré.
Le corail est un organisme vieux de plus de 500 millions d’années. Il a traversé cinq grandes extinctions de masse. Ce que nous appelons aujourd’hui « corail » regroupe des milliers d’espèces, dont les coraux bâtisseurs de récifs, capables de créer des structures visibles depuis l’espace grâce à l’accumulation de leurs squelettes calcaires.
J’ai alors commencé à me poser une question inconfortable : suis-je légitime pour prétendre « protéger » un organisme qui possède une telle expérience du vivant ? Pourrions-nous apprendre au corail comment survivre ?
Cette remise en question ne signifie pas abandonner la protection. Elle invite à déplacer le regard. Plutôt que de considérer la nature uniquement comme une victime à défendre, pourquoi ne pas la reconnaître aussi comme une source d’inspiration ?
Le corail nous enseigne la coopération plutôt que la compétition, la résilience plutôt que le contrôle, l’ancrage local plutôt que l’expansion sans limite. Il montre que la diversité renforce la robustesse d’un système, et que la lenteur n’est pas un retard, mais une stratégie.
À travers la photographie, les expositions et les conférences que je développe aujourd’hui sous le nom de Symbiooz, je cherche à transmettre cette idée : face à la crise écologique, nous avons besoin de nouveaux récits. Les données scientifiques sont indispensables, mais elles ne suffisent pas toujours à transformer nos imaginaires.
Le corail n’est pas seulement un symbole de fragilité. Il est le fruit du chaos, une construction collective patiente et adaptative. S’en inspirer, c’est peut-être apprendre à habiter autrement notre Planète.
Et si, finalement, la véritable révolution écologique consistait moins à protéger la nature qu’à accepter de nous laisser transformer par elle ?