La pluie arrive en Antarctique, et ce n’est pas une bonne nouvelle
5 mars 2026
5 mars 2026
Habituellement rare en Antarctique, la pluie remplace de plus en plus souvent la neige, en particulier sur la péninsule. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les glaciers, les manchots et même les scientifiques qui travaillent sur le terrain.
La pluie est habituellement rare en Antarctique. Les scientifiques qui y travaillent s’habillent pour affronter le froid et l’éblouissement (lié aux vastes étendues blanches qui réfléchissent la lumière du soleil, ndlt) et non pour faire face à des conditions météorologiques humides : vestes matelassées, pantalons de neige, lunettes de protection, crème solaire, etc. Les avions atterrissent sur des pistes en gravier qui sont rarement verglacées, faute de précipitations qui pourraient geler. Les cabanes historiques restent bien conservées dans l’air sec.
Mais cela commence à changer.
Il pleut déjà plus souvent qu’avant sur la péninsule antarctique, étroite et montagneuse, qui constitue la pointe la plus septentrionale du continent et qui pointe vers l’Amérique du Sud. Cette péninsule constitue la partie la plus chaude de l’Antarctique et se réchauffe plus rapidement que le reste du continent, et d’ailleurs plus rapidement que la moyenne mondiale. Elle donne un aperçu de ce que pourrait connaître la côte antarctique, en particulier la fragile calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, au cours des prochaines décennies.
J’ai récemment dirigé une équipe de scientifiques chargée d’étudier l’évolution de la péninsule antarctique d’ici 2100 selon trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre : élevées, moyennes et faibles. Nous avons constaté qu’avec le réchauffement de la péninsule les précipitations augmenteront un peu.
Surtout, elles se présenteront de plus en plus sous forme de pluie plutôt que de neige. Les journées où la température dépasse 0 °C deviendront plus fréquentes, et ces précipitations modifieront fondamentalement la péninsule.
Les conditions météorologiques extrêmes causent déjà des problèmes. En février 2020, une vague de chaleur avait fait grimper les températures à 18,6 °C dans la péninsule nord, permettant de ne porter qu’un t-shirt – une première en Antarctique. Pendant ce temps, les plateformes de glace ont fondu à un rythme record.

Les rivières atmosphériques – de longs couloirs étroits d’air chaud et humide qui prennent naissance dans les latitudes plus chaudes – jouent un rôle de plus en plus notable. En février 2022, l’une d’entre elles a entraîné une fonte record de glace en surface. Une autre, en juillet 2023, a apporté des précipitations et une hausse des températures de + 2,7 °C à la péninsule en plein cœur de l’hiver. Ces événements se produisent de plus en plus souvent, apportant de la pluie et du dégel dans des zones où aucun de ces deux phénomènes n’avait été observé auparavant.
La neige n’aime pas la pluie. Nous avons tous déjà vu de la neige fondre rapidement lorsqu’il pleut.
Dans la péninsule antarctique, la pluie s’accompagne d’une hausse des températures qui fait fondre et lessive la neige, et prive ainsi les glaciers d’apports de neige précieux. L’eau de fonte peut également atteindre le lit du glacier, lubrifiant sa base et accélérant les glissements. Cela augmente la production d’icebergs et la masse de glace perdue dans l’océan.
Sur les plateformes de glace, la pluie compacte la neige tombée à la surface, où l’eau forme rapidement des mares. Cette eau de fonte accumulée se réchauffe ensuite plus vite, car elle est moins réfléchissante que la neige et la glace environnantes et peut fondre à travers le plateau glaciaire jusqu’à l’océan. Cela conduit à un affaiblissement de la glace et donne naissance à davantage d’icebergs.
Cela peut déstabiliser ces plateformes. La formation de mares d’eau de fonte a été impliquée dans l’effondrement des plateformes glaciaires Larsen A et B au début des années 2000.
La glace de mer (constituée d’eau de mer gelée, et qui forme la banquise, ndlt) est, elle aussi, vulnérable. La pluie réduit la couverture neigeuse et la réflectivité de la surface, ce qui accélère, là aussi, la fonte de la glace. La glace de mer constitue pourtant, en temps normal, un tampon naturel qui amortit les vagues et contribue à empêcher les extrémités des glaciers de se détacher et de se transformer en icebergs. C’est aussi l’habitat des algues et du krill ainsi que les lieux de reproduction des manchots et des phoques.
Un climat plus pluvieux aura donc de nombreux impacts écologiques en Antarctique.
L’eau peut ainsi inonder les sites de nidification des manchots. Ces derniers ont évolué dans un désert polaire et ne sont pas adaptés à la pluie. Les plumes duveteuses de leurs poussins ne sont pas imperméables, de sorte que les fortes pluies les trempent, entraînant parfois une hypothermie puis la mort.

Conjuguée au réchauffement des océans, à la diminution de la surface de la banquise et à la raréfaction du krill, cette pression affectera les manchots de tout le continent. Des espèces emblématiques de l’Antarctique, telles que le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae) et le manchot à jugulaire (Pygoscelis antarcticus), qui dépendent de la glace, risquent d’être remplacées par les manchots papous (Pygoscelis papua), plus adaptables, que l’on retrouve de plus en plus au Sud.
Les précipitations modifient également la vie à plus petite échelle. Lorsqu’elles font fondre la couche de neige, elles perturbent les algues des neiges, des plantes microscopiques qui contribuent aux écosystèmes terrestres de l’Antarctique. Ces algues nourrissent des microbes et de minuscules invertébrés et peuvent assombrir la surface de la neige, augmentant ainsi l’absorption solaire et accélérer la fonte.
La neige isole normalement le sol, ce qui permet d’amortir les variations de températures extérieures et de protéger les organismes qui vivent en dessous. Les surfaces désormais exposées sont à présent soumises à des conditions plus rudes et plus variables.
Parallèlement, le réchauffement des mers peut faciliter la colonisation de la région par des espèces marines envahissantes, telles que certaines moules ou certains crabes.
Les humains ne sont pas non plus à l’abri des défis posés par une péninsule Antarctique plus pluvieuse.
Avec l’intérêt géopolitique croissant porté à l’Antarctique, il est probable que les infrastructures humaines se développent, avec de nouvelles colonies et bases potentielles pour servir les industries émergentes, telles que le tourisme ou la pêche au krill. Or, les infrastructures de recherche actuelles ont été conçues pour la neige, et non pour de fortes pluies. La pluie gèle sur les pistes d’atterrissage et peut les rendre inutilisables jusqu’à ce que la glace ait fondu.
La neige fondue et l’eau de fonte peuvent endommager les bâtiments, les tentes, les instruments et les véhicules. Il pourrait également être nécessaire de repenser les vêtements et les équipements.
Certains sites de recherche entiers pourraient devoir être déplacés. Sur l’île Alexander, l’augmentation de la fonte en surface a déjà perturbé les recherches écologiques menées de longue date à Mars Oasis, qui fait l’objet d’études continues depuis la fin des années 1990, ce qui a entraîné des trous dans les données scientifiques.
Les sites historiques sont particulièrement vulnérables.
L’Antarctique compte 92 sites et monuments historiques, résultat de deux siècles d’exploration et de recherche. Bon nombre de ces cabanes en bois, premières installations scientifiques et entrepôts de matériel, sont regroupées sur la péninsule.
Dans un climat plus chaud et plus humide, le dégel du pergélisol et des précipitations plus abondantes menacent l’intégrité structurelle de ces sites. Le bois se détériorera plus rapidement. Les fondations s’affaisseront. Ces sites nécessiteront un entretien plus fréquent, dans une partie du monde où les travaux de conservation sont déjà difficiles sur le plan logistique.
La péninsule Antarctique subit déjà des changements rapides. Si le réchauffement climatique atteint 2 °C ou 3 °C au cours de ce siècle, les conditions météorologiques extrêmes, les précipitations et la fonte de surface s’intensifieront. Les dommages causés aux écosystèmes, aux infrastructures, aux glaciers et aux sites patrimoniaux pourraient être graves et potentiellement irréversibles.
La pluie, autrefois rare en Antarctique, devient une force capable de remodeler la vie sur la péninsule. Limiter le réchauffement à moins de 1,5 °C n’empêchera pas entièrement ces changements. Mais cela pourrait ralentir la vitesse à laquelle les précipitations transforment le continent gelé.