« On était plus isolé que l’ISS » : ils ont traversé l’Antarctique en kite-ski pour aider la science

 
La glaciologue haut-savoyarde Heïdi Sevestre et l’explorateur Matthieu Tordeur ont parcouru 4 000 km à la force du vent sur le continent blanc. Un défi humain, mais aussi une mission scientifique d’envergure pour faire avancer la lutte contre le réchauffement climatique.
 

« On a réalisé un rêve ! » Matthieu Tordeur et Heïdi Sevestre reviennent tout juste d’Antarctique. L’explorateur de 34 ans et la glaciologue de 37 ans, originaire d’Annecy (Haute-Savoie), ont traversé le continent le plus inhospitalier de la planète en kite-ski, pour faire avancer la science et la lutte contre le réchauffement climatique : une mission de quelque 4 000 km, entamée le 3 novembre et bouclée en 80 jours, dans des conditions extrêmes.

 

Autour d’eux, pas d’ours menaçant, mais du jour en permanence, du vent fort, et surtout, du grand froid : « Moi, c’est ce qui me faisait le plus peur », confie Matthieu Tordeur. « Car, sur les hauts plateaux d’Antarctique, à 3 700 mètres d’altitude, ça pique très fort ! » Jusqu’à -50 °C ressentis en plein air, -28 °C relevés sous la tente. « À ces températures, tout gèle instantanément, explique l’aventurier. Le plastique, le caoutchouc : tout casse. Donc tout est compliqué à manipuler. Et on ne peut pas laisser ne serait-ce qu’un micro bout de peau à l’air libre, sous peine de gelures. » « En fait, on est soulagé d’être rentrés sans blessures, et avec tous nos doigts ! », sourit Heïdi Sevestre.

Le duo est parti en autonomie, pendant près de trois mois. « On était plus isolé que l’ISS ! », souligne la Haut-Savoyarde. « C’est vrai que la base la plus proche était souvent à plus de 400 kilomètres », renchérit son coéquipier. « Il y a une forme de grande vulnérabilité, car si tu te blesses dans un endroit avec beaucoup de bosses, où un avion ne peut pas se poser, tu es livré à toi-même… »

Pour les bagages, le tandem s’est limité au minimum, soit tout de même quatre traîneaux de 100 kilos à tirer. À l’intérieur, un tiers de nourriture, un tiers de matériel pour camper et se déplacer – dont plusieurs kites, adaptés aux différentes conditions de vent. « Évidemment, on n’a pas pu prendre de douche, donc pour nous laver, on utilisait des petites lingettes, qu’il fallait penser à réchauffer dans nos duvets la veille afin qu’elles ne soient pas complètement gelées le lendemain, détaille Heïdi Sevestre. Et pour boire, on faisait fondre de la neige dans un réchaud, grâce à du fuel qu’on avait conditionné dans des petites bouteilles. »

Une sentinelle du climat

Le dernier tiers des bagages était consacré à du matériel scientifique. Car le but de cette mission, baptisée « Under Antarctica », était surtout de récolter des données, afin de mieux connaître ce continent blanc, véritable sentinelle du climat. « Notre présent et notre futur sont dans les mains de l’Antarctique, insiste la glaciologue. C’est un continent qui fait 25 fois la France, et qui se réchauffe en moyenne deux fois plus vite que la planète tout entière. S’il perdait toute sa glace, le niveau des mers s’élèverait de 58 mètres. Même une petite fraction qui fond, c’est tout de suite des littoraux qui sont grignotés un peu partout dans le monde. Aujourd’hui, c’est déjà le cas, l’Antarctique perd à peu près 150 milliards de tonnes de glace par an dans les océans. Donc on a besoin de comprendre ce qu’il s’y passe. »

Deux types de radars ont donc exploré le terrain : un petit, qui a sondé les 40 premiers mètres enfouis sous la glace, et un plus gros, qui a récolté des données jusqu’à 2-3 kilomètres de profondeur. « L’objectif, explique Heïdi Sevestre, est notamment de savoir s’il y a plus de neige qui tombe ou pas avec le changement climatique, car quand les températures augmentent, il y a potentiellement plus d’humidité et donc plus de précipitations. Il s’agit aussi de cartographier ce qu’il se passe sous la calotte polaire, afin de calculer plus précisément le volume de glace, qui dans l’ouest de l’Antarctique notamment, est très sensible au réchauffement. » Tous les relevés vont désormais être analysés par des scientifiques allemands et anglais. « Ça va prendre du temps, autour de deux-trois ans », prévient le duo.

Quelque 300 000 jeunes ont pu suivre le périple de Matthieu Tordeur et Heïdi Sevestre, via un programme pédagogique élaboré en partenariat avec l’association Témoins Polaires. Les deux explorateurs iront aussi témoigner dans des classes, dont une à Val-d’Isère (Savoie). Une série documentaire en deux épisodes de 70 minutes est également en préparation avec France Télévisions. « On veut sensibiliser et mobiliser en faisant rêver, concluent les deux aventuriers. On a besoin de rêver dans ce monde. Et on doit agir aussi. Il n’est pas trop tard. »

Source : Le dauphine